Sola dosis facit venenum (C'est la dose seule qui fait le poison)
Paracelse (1493-1541)
L’usage
par l'homme de psychotropes, substances chimiques modifiant l'activité
du cerveau, existe dans pratiquement toutes les cultures, présentes
et passées. Que ce soit dans un but mystique, médical ou
récréatif ou pour assouvir un irrépressible besoin
provoqué par la dépendance, peu de sociétés
humaines ignorent ce qu’il est convenu d’appeler « les drogues ».
Les drogues étaient initialement des végétaux
disponibles dans la nature, contenant des substances psychoactives. On
a rapidement identifié les parties des plantes les plus actives
(latex du pavot à opium et résine du cannabis sont connus
depuis des milliers d'années) puis, avec la naissance de la chimie,
on a appris à en isoler les principes actifs. Aujourd’hui, les progrès
scientifiques rendent possibles non seulement la synthèse artificielle
de toutes les drogues naturelles connues mais aussi la création
de nouvelles substances psychotropes bien plus actives que les substances
naturelles et inconnues dans la nature. Ainsi, l’ingénierie moléculaire
contemporaine est capable de concevoir une quasi infinité de substances
différentes produisant des effets divers, ce qu’il est convenu d’appeler
aujourd’hui d'un terme anglo-saxon, designer drugs ou drogues de synthèse.
C'est pourquoi, aux plantes (une vingtaine) et à leurs dérivés
connus et utilisés depuis la plus haute antiquité pour modifier
le psychisme s'ajoutent aujourd'hui plus de 150 substances chimiques différentes
aux effets somatiques et psychiques variés. De nos jours, la plupart
des psychotropes naturels ou synthétiques sont disponibles à
peu près dans le monde entier, sur un florissant marché clandestin.
Ces produits induisent des effets très divers et, en outre, selon
l'usage qui en est fait, thérapeutique, religieux, récréatif
ou abusif, un même produit peut avoir des effets très différents.
En conséquence, le mot « drogue » n’est pas approprié
comme de nombreux spécialistes le font remarquer depuis longtemps.
Employé ainsi, au singulier et assorti d’un article défini,
il a une connotation précise qui confond dans une même réprobation
des substances et des usages qui n’ont souvent rien de commun. Pourtant,
et cela est vrai pour toutes les substances agissant sur la physiologie
humaine, c’est la dose qui fait le poison, comme l’avait déjà
justement remarqué Paracelse et, à l’instar de la langue,
une substance psychotrope peut être la meilleure et la pire des choses
: on ne peut placer sur un même plan les opiacés quand ils
soulagent la souffrance des malades et quand leur abus conduit à
la toxicomanie. De même, on ne peut confondre la consommation modérée
de vin au cours des repas avec l'alcoolisme chronique. Il est donc indispensable
de pouvoir faire la part des choses dans ce domaine pour en apprécier
les implications sociologiques, économiques et politiques ce qui
suppose une information complète.
L’usage
abusif de substances psychoactives est un fait de société
ancien devenu un problème de santé publique dans les pays
industrialisés il y a seulement une trentaine d'années. Aujourd'hui,
malgré la guerre à la drogue menée pendant des années,
le problème a gagné la quasi totalité des pays. Le
trafic de drogues illicites génère un chiffre d'affaires
considérable estimé entre 300 et 500 milliard de dollars
annuels, ce qui ne peut être sans effet sur les économies
de nombreux pays. Au niveau des consommateurs, l'abus est à l'origine
d'une multitude de problèmes tant individuels que sociaux. Dans
notre pays, comme dans le monde entier, tout le monde est concerné
puisque des millions de personnes font un usage abusif de substances psychoactives
légales (tabac, alcool, anxiolytiques, etc.) ou illégales
(cannabis, opiacés, cocaïne etc.).
Pourtant,
malgré l’impressionnante somme de connaissances et d’expériences
accumulées sur ces questions, l’approche en reste rarement rationnelle
et scientifique.
Elle est débordée,
le plus souvent, par des positions irrationnelles, souvent passionnelles,
dont il faut tenir l’ignorance mais aussi très souvent la mauvaise
foi, pour responsables.
Aussi, pour que chacun puisse
s’y retrouver dans un domaine complexe relevant à la fois de la
science, de la géographie, de l’histoire, de la sociologie, de l’économie
et du politique, il est utile de disposer d’une source d’informations actualisées
prenant
en compte ces aspects divers. C’est la raison pour laquelle il m’a paru
utile de résumer les données disponibles sous la forme d’un
dictionnaire encyclopédique, forme d’ouvrage d’une consultation
suffisamment souple pour intéresser un large public.
Les
entrées que l’on y trouvera développées se rapportent
donc non seulement à la nature des plantes et des substances psychoactives
et à leurs caractéristiques chimiques et pharmacologiques
mais aussi à leur origine, leur histoire, leur sociologie, etc.
Certaines personnalités historiques ou contemporaines dont la biographie
est liée à ces questions, les organismes, organisations et
conventions internationales, les pays pour lesquels le problème
des drogues se pose de façon plus aiguë en termes de production,
de consommation ou de trafic font également l'objet de notices.
Enfin, pour essayer de rendre le panorama aussi complet que possible, la
plupart des expressions argotiques liées aux drogues, en général
des expressions d'origine anglo-saxonne qui se sont imposées dans
l'argot international utilisé par les usagers de drogues, sont également
citées.
Réunir des informations
objectives sur ces questions reste difficile notamment parce que les données
statistiques disponibles sur les drogues illicites sont incomplètes
par nature en raison de la clandestinité des activités correspondantes.
Les statistiques produites par les organismes nationaux et internationaux
en ce qui concerne la production, le trafic, la consommation, le coût
social, etc. sont des évaluations réalisées à
partir de divers indicateurs, différents selon les organismes et
les pays, rarement comparables entre eux. De plus, des motifs d'ordre politique
ou géopolitique peuvent conduire les états à fournir
des statistiques faussées. Ainsi, l'évaluation de la production
d'opium en Asie du Sud-ouest varie-t-elle du simple au double entre les
USA et le PNUCID et du simple au triple entre les USA et diverses organisations
non gouvernementales. Les évaluations de la production de coca en
Amérique latine sont aussi très variables selon les sources.
Il en est de même pour de nombreuses autres données statistiques
comme les évaluations du volume d'argent sale généré
par le trafic des drogues, le nombre de toxicomanes par pays, etc. Les
seules données objectives sont celles concernant les saisies de
drogue mais elles dépendent d'un trop grand nombre de facteurs contingents
pour pouvoir constituer une base fiable d'estimation du trafic ou de la
consommation. Les informations chiffrées sur les activités
illicites doivent donc être considérées comme des ordres
de grandeur.
Cet ouvrage n’est ni un réquisitoire
anti drogue, ni une plaidoirie anti prohibitionniste. Il est uniquement
destiné à fournir une information objective, car d'origine
scientifique, à des personnes qui se sentent concernées par
l'une ou l'autre des multiples questions liées aux drogues, licites
ou non.