C'est en 1830 que fut mise en évidence pour la première
fois l'action d'une enzyme et elle fut isolée deux ans plus tard
sous le nom de diastase car elle séparait les dextrines et le maltose
de l'amidon (du grec diastasis, séparation). En 1835, Berzélius
eut l'intuition que ce type de réaction, due à ce qu'il appelait
une "force catalytique", était beaucoup plus répandu qu'on
ne le croyait alors. Le terme d'enzyme fut forgé par W. Kühne
en 1878 à partir des termes grecs, zumé (levain) et en (dedans),
pour remplacer ceux de ferment et de diastase jugés trop restrictifs.
Dés le début de ce siècle, les travaux de Willstaetter,
de Sumner et de Northrop conduisirent aux premières cristallisations
d'enzymes après que leur nature protéique eut été
démontrée.
L'élucidation des différentes voies du métabolisme
cellulaire put être réalisée quand on eut compris que
chaque réaction était liée à une enzyme déterminée
et pouvait être étudiée in vitro si l'enzyme correspondante
était isolée.
Enfin, l'aphorisme de Beadle et Tatum "un gène, une enzyme"
est devenu à juste titre célèbre parmi les biologistes
et rappelle le rôle central de ces substances dans l'expression du
génotype en phénotype même si l'on sait maintenant
que tous les gènes ne codent pas nécessairement une enzyme.
Actuellement, plusieurs milliers d'enzymes sont connues, la séquence
des acides aminés de près de trois mille d'entre elles a
été élucidée et les gènes qui déterminent
leur synthèse localisés et séquencés. Nombre
d'entre elles sont utilisées industriellement (biotechnologies,
lessives, jus de fruits, production de sucre à partir d'amidon,
traitement des peaux, des fibres textiles etc.) et d'autres sont de merveilleux
outils dans la recherche biomédicale. On commence également
à fabriquer des enzymes artificielles plus stables dans des environnements
physico-chimiques extrêmes.
Il s'agit donc d'un thème à la fois très intéressant
historiquement et pour sa valeur heuristique, très prometteur au
point de vue économique, essentiel pour la compréhension
du fonctionnement des êtres vivants et indispensable à la
culture scientifique de nos élèves.
Dans les programmes des lycées, l'étude des enzymes en
tant que telles fait partie intégrante du nouveau programme de première
S sous le titre "Les enzymes, agents de catalyse" dans le chapitre "Edification
de l'organisme, maintien de son identité biologique et information
génétique". Cette formulation est moins restrictive que celle
qui, dans le passé, incluait l'étude des enzymes dans le
cadre étroit de la simplification moléculaire au cours de
la digestion.
De plus, l'étude de certaines activités enzymatiques peut
s'avérer une aide précieuse pour compléter l'étude
de divers points du programme dans toutes les classes : les trois exemples
proposés ici permettront grâce à des manipulations
de TP, en général assez simples, d'illustrer ou d'approfondir
des thèmes qui, à priori, sont fort éloignés
de l'étude des enzymes.
Les enzymes dont il est question dans cet article peuvent être
aisément préparées au lycée par le professeur,
un technicien de laboratoire ou les élèves.
Leur présentation suit un même plan : préparation,
mise en évidence de l'activité, applications pédagogiques.
J'ai indiqué la nomenclature officielle de chaque enzyme qui
devrait tendre à remplacer les noms traditionnels, mais pas son
numéro dans la nomenclature internationale qui n'a guère
d'intérêt pour les élèves des lycées.
I- PEROXYDASE
DU RAIFORT (Donneur d'hydrogène-peroxyde oxydo-réductase)
C'est probablement l'enzyme qui présente le meilleur rapport
entre la facilité de préparation et de conservation et la
variété des applications pédagogiques possibles.
I-1 Préparation, conservation et purification
On peut préparer la peroxydase soit à partir d'un morceau
de racine de Raifort (Radis noir) soit à partir d'un Radis.
Couper un morceau de Raifort ou de Radis en petits morceaux après
l'avoir épluché. Placer les morceaux dans un mixer avec de
l'eau distillée et broyer. Filtrer. On obtient un extrait brut extrêmement
efficace qui peut être dilué avant utilisation.
Il est possible de réaliser une extraction plus soignée
en vue d'une purification éventuelle. Dans ce cas, placer le pot
du mixer au congélateur ainsi que l'eau distillée, un entonnoir,
un erlenmeyer, un flacon d'acétone et le morceau de Raifort épluché.
Préparer de la glace pilée dans un cristallisoir.
Après 15 mn au congélateur, sortir le Raifort et le couper
en petits morceaux. Placer le pot du mixer dans la glace pilée et
broyer les morceaux avec de l'eau distillée glacée (100 mL
pour un morceau de Radis noir de 5 cm de côté). Filtrer, si
possible sur filtre de Büchner, et recueillir le filtrat dans l'erlenmeyer
sorti du congélateur et disposé dans la glace pilée.
Centrifuger.
Verser de l'acétone sortie du congélateur dans le filtrat,
volume à volume et laisser à température ambiante
pendant quelques heures : il se forme un précipité.
Filtrer pour éliminer l'acétone et conserver le résidu
sur le filtre. Déployer le filtre portant le précipité
dans un cristallisoir et bien le laver avec de l'eau distillée :
la solution obtenue est de la peroxydase partiellement purifiée.
Répartir la solution en aliquotes dans des tubes à hémolyse
et les placer au congélateur. Le contenu d'un tube dilué
après décongélation suffit pour une séance
de TP de toute une classe.
Il n'est pas obligatoire de réaliser toutes ces étapes,
mais lorsqu'on procède à des études colorimétriques,
il est préférable d'avoir des extraits limpides. Toutefois,
l'extrait brut marche très bien et se conserve aussi très
bien au congélateur. Si on veut l'utiliser pour la colorimétrie,
il sera préférable de le filtrer ou de le centrifuger après
décongélation.
I-2 Mise en évidence de l'activité enzymatique
Les peroxydases (il existe un grand nombre d'isoenzymes) sont des oxydo-réductases
qui catalysent la décomposition du peroxyde d'hydrogène ("eau
oxygénée") en eau selon la réaction :
Peroxydase
H2O2 + RH2 --------------> 2 H2O
+ R
L'enzyme est spécifique du peroxyde d'hydrogène comme accepteur
d'hydrogène mais tolère de très nombreux substrats
RH2 comme donneur d'hydrogène. Ces substrats sont des
dérivés phénoliques comme le méthoxyphénol
("gaïacol"), la dianisidine, la diaminobenzidine (attention, cancérogène),
le 4-hydroxydiphényl et la 1,2-phénylènediamine (les
deux donneurs les plus actifs) etc. Ils changent de couleur lorsqu'ils
sont oxydés par l'enzyme. Cette propriété rend possible
l'étude de l'activité enzymatique par photocolorimétrie.
I-3 Applications pédagogiques
I-3-1 Etude expérimentale de la catalyse
enzymatique (ExAO)
(Les enzymes, agents de catalyse, première S)
Le grand avantage de la peroxydase est la vitesse de la réaction
(moins d'une minute pour des concentrations élevées) qui
rend possible la réalisation de plusieurs réactions par chaque
élève au cours d'une séance de TP. L'enzyme se prête
ainsi facilement à une étude de l'effet de la concentration
en substrat ou en enzyme sur la vitesse initiale. Notons toutefois que
les Km pour le peroxyde et pour le donneur d'hydrogène sont interdépendants
et qu'il faudra donc travailler à concentration constante en donneur
d'hydrogène.
Le système peroxydase-peroxyde d'hydrogène-méthoxyphénol
est bien adapté à une étude colorimétrique
car, incolore au départ, il prend rapidement une teinte brune qui
absorbe bien la lumière dans le bleu ou le vert.
Les résultats présentés ici ont été
obtenus avec le module Photocolor, le logiciel généraliste
Régressi
et l'interface Orphy-GTS de MICRELEC.
Il va de soi que n'importe quelle chaîne d'ExAO comportant un
photocolorimètre est utilisable.
Solutions Méthoxypénol à 3.5 mmol/l (0.43 g.L-1),
peroxyde d'hydrogène à 10 volumes (eau oxygénée
du pharmacien) dilué au 1/250 (3.5 mmol.L-1), extrait
enzymatique grossièrement purifié (par centrifugation et
filtration) et dilué au 1/5.
Tampon phosphate pH 6.2
Préparer une solution d'hydrogénophosphate disodique
à 9.46 g.L-1 de phosphate anhydre (ou 23.86 g.L-1
de phosphate cristallisé, 12 H2O) et une solution de
dihydrogénophosphate monopotassique à 9.06 g.L-1.
Mélanger 200 mL de phosphate disodique avec 800 mL de phosphate
monopotassique pour obtenir un litre de tampon de pH 6.2.
Mise en oeuvre pratique Le peroxyde dilué au 1/250 est utilisé comme solution
stock à partir de laquelle seront faites les différentes
dilutions permettant d'obtenir des concentrations moindres. 1 mL de peroxyde,
1 mL de tampon phosphate pH 6.2 et 1 mL de méthoxyphénol
sont placés dans la cuve pour le réglage du zéro d'absorption.
Au temps To, l'acquisition est déclenchée immédiatement
après l'injection de 0.5 mL d'enzyme dans la cuve à travers
l'orifice ménagé dans le couvercle. La même opération
est répétée pour les diverses concentrations étudiées
après un rinçage soigneux de la cuve. Pour obtenir des concentrations
décroissantes en peroxyde, des volumes moindres sont placés
à chaque fois dans la cuve et le volume global est maintenu constant
avec du tampon.
La figure 1 présente la superposition
de six cinétiques pour des concentrations croissantes en substrat.
Les résultats de huit mesures ont ensuite été traités
par le logiciel pour déterminer la vitesse initiale de la réaction
pour chaque concentration en substrat (coefficient directeur de la partie
linéaire initiale de chaque courbe). La vitesse initiale calculée
pour chaque expérience a ensuite été reportée
en fonction de la concentration en substrat.
Il s'agit d'une cinétique d'allure typiquement michaëlienne
avec sa vitesse croissant linéairement aux faibles concentrations
et son plateau montrant la saturation de l'enzyme par le substrat aux fortes
concentrations. On peut alors déterminer graphiquement la vitesse
maximale de la réaction dans ces conditions ainsi que le Km (concentration
correspondant à la moitié de la vitesse maximale).
Dans une autre expérience, on a fait varier la concentration
en enzyme dans le milieu réactionnel par des dilutions croissantes
de l'extrait enzymatique tout en conservant une concentration en substrat
largement supérieure à celle de l'enzyme. Dans ces conditions,
toute augmentation de la concentration en enzyme s'accompagne d'une augmentation
proportionnelle de la vitesse initiale de réaction comme le montre
la
figure 3 représentant la vitesse initiale en fonction de la
concentration en enzyme (exprimée ici par la dilution de l'extrait).
L'analyse des figures 2 et 3 permet de comprendre qu'au cours de la
réaction enzymatique se forme un complexe enzyme-substrat qui représente
le facteur limitant de l'activité enzymatique.
I-3-2 Autres possibilités applicables en première S
En dehors de ce problème essentiel du complexe enzyme-substrat,
il est, bien entendu, très facile de réaliser les expériences
classiques pour montrer l'influence de la température ou du pH sur
la cinétique enzymatique. On peut mener les études classiques
relatives à l'activité enzymatique dans différentes
conditions :
- pH
Le pH optimum de l'enzyme est entre 6.0 et 6.5. En utilisant des tampons
de différents pH, on mesurera le temps nécessaire pour obtenir
la coloration maximale, y compris sans colorimètre, et tracer la
courbe de la vitesse (= activité) en fonction du pH. Ainsi, à
pH 7.5, l'activité de l'enzyme n'est plus que de 84 % du maximum.
- Température
On peut réaliser le même type de manipulation en utilisant
diverses températures. La peroxydase est assez stable et conserve
son activité pendant au moins 10 mn à 60°C.
- Inhibiteurs de l'enzyme
Plusieurs substances inhibent la peroxydase : les cyanures (à
des concentrations de l'ordre de 10 µmol.L-1), sulfures
(1 µ mol.L-1), fluorures (1 mmol.L-1).
I-3-3 Comment les chercheurs tracent-ils les voies nerveuses ?
(Supports cytologiques des messages nerveux TS)
Lorsqu'on injecte une solution de peroxydase dans une région
du système nerveux, on a remarqué que l'enzyme était
captée par les terminaisons axonales présentes dans cette
zone, vraisemblablement par endocytose sans que cela soit prouvé,
puis entraînée par le transport rétrograde vers le
corps cellulaire. Si on traite alors des coupes de tissu nerveux par un
système révélateur de l'enzyme, on retrouvera le marquage
dans les péricaryons qui émettent des axones vers le point
d'injection. On a ainsi pu dresser la carte des connexions entre de nombreuses
structures cérébrales (voies visuelles et auditives par exemple).
Comme il n'est pas question d'injecter puis de sacrifier un animal au lycée,
on travaillera sur un modèle.
Le modèle consiste en un neurone fait de papier filtre selon
le schéma de la figure suivante.
Mise en oeuvre pratique
Une goutte de solution d'enzyme est déposée avec une pipette
Pasteur sur la terminaison de l'"axone" au niveau marqué d'un point
sur le schéma. Le "neurone" est alors placé dans un tube
à essai contenant de l'alcool à 70 % sur une hauteur de 1
cm de façon à ce que le dépôt ne soit pas immergé.
Le tube est bouché et 45 mn plus tard, le "neurone" est enlevé
du tube, trempé dans un bain de méthoxyphénol à
1 g.L-1 puis dans un bain de peroxyde d'hydrogène à
10 volumes dilué au 1/10. Le "corps cellulaire" se colore en brun.
S'agissant d'un modèle grossier, il convient de préciser
aux élèves que les mécanismes et les durées
sont différents : le transport rétrograde se fait à
une vitesse de 200 à 250 mm/jour et son mécanisme n'est pas
connu en détail.
Ce transport, outre son intérêt méthodologique pour
le traçage des voies nerveuses (beaucoup plus simple que la technique
de dégénérescence Wallerienne), est très important
pour le neurone car il amène vers le corps cellulaire des substances
essentielles comme le facteur de croissance des nerfs mais aussi, malheureusement,
des virus neurotropes (Herpésvirus, peut être Poliovirus).
I-3-4 Mise en évidence de la fixation d'iode
sur la tyrosine
(Biosynthèse des hormones thyroïdiennes, la communication
hormonale)
Une peroxydase catalyse dans la glande thyroïde l'oxydation des
ions iodure en iode et la fixation d'iode sur la tyrosine, première
étape de la biosynthèse des hormones thyroïdiennes.
On peut mettre en évidence expérimentalement cette propriété
de la peroxydase :
Le système révélateur est constitué par
un empois d'amidon coloré en bleu par l'eau iodée. En présence
de peroxydase et de tyrosine, les ions iodure sont oxydés en iode
qui se fixe à la tyrosine. L'iode lié à l'amidon est
déplacé, et la coloration bleue disparaît.
Solutions
Empois d'amidon à 0.1 % : délayer 0.1 g d'amidon soluble
dans 20 mL de tampon pH 6.2. Porter à ébullition 70 mL de
tampon pH 6.2 et y verser goutte à goutte l'amidon tout en agitant.
Laisser refroidir et compléter à 100 mL.
Solution de tyrosine : mélanger 0.1 g de tyrosine et 100 mL d'eau.
Ajouter 150 µl de soude à 10 mmol.L-1 ou quatre
gouttes de pipette Pasteur). Mélanger.
Mise en oeuvre pratique
Placer dans un tube à hémolyse 0.5 mL de solution d'amidon,
1 mL de solution de tyrosine, 1.5 mL de tampon et une goutte d'eau iodée.
Mélanger. Verser 0.5 mL de solution de peroxydase et mélanger.
En quelques minutes, la solution s'éclaircit puis se décolore
: l'iode fixé sur l'amidon a été déplacé.
Avec un colorimètre, placer dans la cuve du colorimètre
0.5 mL de solution d'amidon, 1 mL de solution de tyrosine, 1.5 mL de tampon
et une goutte d'eau iodée. Mélanger. Placer la cuve dans
le colorimètre et injecter 0.5 mL de l'extrait enzymatique.
La figure 4 présente les résultats
obtenus au colorimètre pour deux concentrations en tyrosine.
I-3-5 Principe de la diffusion en gel d'agarose
d'une protéine
(Technique utilisée sous diverses formes : séparation
de protéines, immunologie)
Matériel et solutions
En plus des solutions indiquées au I-3-1, boîte de pétri
de 5 cm de diamètre, agarose, pipettes Pasteur.
Mise en oeuvre pratique
Verser 1 g d'agarose dans 100 mL de tampon phosphate pH 6.2. Porter
à ébullition pour dissoudre l'agarose. Laisser refroidir
jusqu'à environ 60°c et couler l'agarose dans les boîtes
sur une épaisseur de 2 à 3 mm. Après refroidissement,
creuser des puits à l'aide d'un perce-bouchon : six puits de 5 mm
de diamètre le long d'un cercle concentrique au bord de la boîte
à environ 1 cm du bord et régulièrement espacés
; un puit central de 8 mm de diamètre. Enlever les pastilles de
gel avec une pince à bouts aplatis. Remplir les puits périphériques
avec un mélange volume à volume de méthoxyphénol
à 1 g.L-1 et de peroxyde d'hydrogène à
10 volumes dilué au 1/100. Remplir le puits central avec l'extrait
enzymatique. Laisser migrer (1 à 2 heures). Lorsque les réactifs
se rencontrent, il se forme une bande colorée dans la zone de confrontation.
On pourra ainsi illustrer à bon marché le principe de
la technique d'Ouchterlony même si on ne dispose pas d'antigène
et d'immunsérum.
C'est un groupe d'enzymes très répandues aussi bien dans
le règne animal que végétal : tyrosine-oxydase, catéchol-oxydase,
polyphénol-oxydase. Chez les animaux, elle est responsable de la
synthèse de la mélanine et certaines mutations dans son gène
conduisent à l'albinisme ; chez les végétaux elle
est responsable du noircissement à l'air des fruits et légumes
sans qu'on en connaisse exactement le rôle physiologique.
II-1 Extraction et conservation
La tyrosinase peut être aisément extraite de diverses sources
végétales telles que la Pomme de Terre, la peau de Banane
ou le champignon de Paris. C'est cette dernière source de loin la
plus pratique en raison de l'abondance de l'enzyme et de l'absence de substances
pectiques qui facilite la filtration.
Placer le matériel d'extraction au congélateur avant la
manipulation pour éviter la formation de mélanine au cours
de l'extraction. Celle-ci donne une teinte foncée à l'extrait
enzymatique (qui n'est pas gênante si on n'utilise pas un colorimètre).
Couper en morceaux un pied de champignon très frais (bien blanc)
après l'avoir lavé. Broyer les morceaux au mixer avec 50
mL d'eau distillée glacée. Filtrer avec du matériel
froid et recueillir le filtrat dans un récipient posé dans
la glace pilée. Répartir le filtrat en aliquotes dans des
tubes à hémolyse et les congeler immédiatement. Chaque
tube une fois décongelé permet la réalisation d'une
demi-douzaine d'expériences. Si on dispose d'une centrifugeuse et/ou
d'un filtre de Büchner, on pourra améliorer l'extraction en
centrifugeant l'extrait après la filtration.
II-2 Mise en évidence de l'activité enzymatique
La tyrosinase est active sur de nombreux substrats mono ou polyphénoliques
dont elle catalyse l'oxydation en prèsence de dioxygène :
tyrosine (monophénol), dihydroxyphénylalanine ou DOPA (orthodiphénol),
dihydroxybenzène ou pyrocatéchol (orthodiphénol),
pyrogallol (triphénol).
In vivo, les réactions sont assez complexes comme, par
exemple, celles qui mènent à la formation des mélanines
et qui se déroulent dans les mélanocytes, les follicules
pileux et la rétine :
La tyrosinase participe également au métabolisme des catécholamines
par la première étape.
In vitro, il est plus pratique d'utiliser un autre substrat que
la tyrosine : la réaction est beaucoup plus rapide et le résultat
qui ne dépend plus de la polymérisation des métabolites
indoliques est plus constant. On utilisera donc du dihydroxybenzène
(pyrocatéchol) selon la réaction suivante :
La réaction enzymatique peut être suivie avec un colorimètre
(bleu ou vert) en raison du changement de couleur du substrat, mais également
avec une électrode à oxygène puisqu'il y a consommation
de dioxygène.
II-2-1- Etude colorimétrique
Le matériel d'ExAO utilisé dans cette expérience
est le même que celui utilisé pour la peroxydase.
Solutions
solution de dihydroxy 1,2 benzène à 0.55 g.L-1
(5 mmol/l), solution de tyrosinase, tampon phosphate pH 6.2.
Mise en oeuvre pratique
Faire buller de l'air dans le tampon avant l'expérience pour
que la concentration en dioxygène ne soit pas limitante. Placer
1.5 mL de solution de dihydroxybenzène et 1 mL de tampon dans la
cuve du colorimètre pour le réglage du zéro. Ajouter
1 mL d'extrait enzymatique dans la cuve et bien mélanger. Placer
la cuve dans le colorimètre et déclencher l'acquisition.
Si toutes les solutions sont placées au préalable au bain-marie
à 35°c, on accélérera notablement les mesures.
La figure 5 présente les résultats
obtenus avec un extrait enzymatique simplement filtré et dilué
au 1/2 pour deux concentrations différentes du substrat.
Il va de soi que l'étude de la tyrosinase peut être menée
sans l'aide de l'informatique. Dans ce cas, on utilisera les mêmes
concentrations que celles données ci-dessus, mais on opérera
dans un tube à hémolyse placé au bain-marie à
35°C pour accélérer la réaction. Là encore,
on pourra tester les effets du pH et de la température sur l'activité
enzymatique.
II-2-2 Etude oxymétrique
Si on dispose de matériel d'ExAO mais pas de colorimètre,
on peut très bien utiliser l'électrode à oxygène
pour suivre la cinétique de la réaction enzymatique. Ceci
présente l'avantage de montrer que le dioxygène est un des
deux substrats de la réaction enzymatique.
Solutions
Les solutions sont les mêmes que pour l'étude colorimétrique.
On y ajoutera une solution zéro pour l'étalonnage de l'oxymètre
(Na2SO3 à saturation).
Mise en oeuvre pratique
Placer 0.5 mL de pyrocatéchol et 2.5 mL de tampon phosphate dans
un bécher de 5 à 10 mL ou dans une boîte en plastique
pour objectif de microscope. Faire buller doucement de l'air dans la solution
par l'intermédiaire d'un cathéter relié à une
pompe d'aquarium en faisant attention de ne pas faire déborder.
Laisser buller une dizaine de minutes avant d'étalonner la sonde.
L'électrode à oxygène étant extrêmement
sensible, il faudra utiliser une amplification modérée de
l'électrode (amplification sur 4.5 avec le module oxymétrique
d'Orphy-GTS). Tremper la sonde dans la solution zéro et régler
le décalage pour être à une valeur voisine de 0. Mettre
la sonde dans l'enceinte de mesure et laisser remonter à une valeur
proche du maximum. Jouer éventuellement sur l'amplification pour
cela.
Arrêter le bullage et attendre que l'électrode se stabilise.
Déposer goutte à goutte l'enzyme le long de la paroi du
flacon, lentement, pour ne pas provoquer de turbulences et déclencher
l'enregistrement.
La figure 6 (non disponible) présente le résultat obtenu
dans ces conditions pour trois concentrations différentes du substrat.
II-3 Applications pédagogiques
L'étude de cette enzyme peut également servir de support
pratique pour différents points des programmes des lycées.
II-3-1 Etude expérimentale de l'activité enzymatique
(ExAO)
(Les enzymes, agents de catalyse. Voir I-3)
II-3-2 Une application en génétique : "un gène,
une enzyme"
(Génétique humaine, génétique des haploïdes)
Etant donné l'implication du gène de la tyrosinase dans
l'apparition de l'albinisme, il est intéressant de montrer que l'inactivation
de cette enzyme ne conduit plus à la formation de produits colorés.
On pourra donc faire deux réactions en parallèle, pas nécessairement
avec un colorimètre, après avoir porté un échantillon
d'enzyme à ébullition.
En terminale S où l'étude de la génétique
des haploïdes est prévue, il est intéressant de compléter
une séance de TP sur la préréduction et la postréduction
chez Sordaria macrospora avec ce type de manipulation pour montrer que
si la cible d'une mutation qui conduit à des spores claires est
le gène, son expression phénotypique est due à une
tyrosinase inactive. Il n'est pas mauvais, en effet, de souligner les relations
entre niveau moléculaire et aspect visible de l'organisme.
L'acétylcholinestérase est une enzyme très courante
chez les animaux, notamment au niveau des synapses cholinergiques où
elle inactive l'acétylcholine libérée dans la fente
synaptique et permet ainsi la recapture de la choline par la terminaison
synaptique. Dans les synapses du système nerveux central elle est
liée à la membrane postsynaptique alors que dans les synapses
neuromusculaires elle est liée à la lame basale qui s'étend
entre membranes pré et postsynaptiques. Cette dernière caractéristique
facilite son extraction. Enfin, elle est également présente
dans le sérum sanguin et on peut mettre en évidence son activité
en utilisant directement du sérum à la place de l'extrait
enzymatique.
III-1 Extraction et conservation
L'enzyme est extraite des muscles de Ver de terre, invertébré
facile à se procurer et qui peut être conservé des
années en élevage continu.
Placer tout le matériel d'extraction au congélateur ainsi
qu'un flacon d'eau distillée.
Prendre deux ou trois Vers de terre et les placer sur un bac à
glace retourné pour les engourdir. Dès qu'ils ne bougent
pratiquement plus, couper la tête et la queue à 1 cm de l'extrémité.
Faire une incision médioventrale tout le long du corps pour l'ouvrir
entièrement. Supprimer soigneusement tous les organes internes pour
ne conserver que la paroi du corps bien rincée à l'eau froide.
Broyer les prélèvements, soit dans un mixer, soit dans
un mortier avec du sable de Fontainebleau. Dans les deux cas, les récipients
doivent être glacés. Ajouter 25 mL d'eau glacée pendant
le broyage. Filtrer et recueillir le filtrat dans un récipient maintenu
dans la glace. Centrifuger éventuellement et congeler immédiatement
des aliquotes de l'extrait dans des tubes à hémolyse .
III-2 Mise en évidence de l'activité enzymatique
L'acétylcholinestérase (AChase) catalyse la réaction
d'hydrolyse de l'acétylcholine en choline et acide éthanoïque
(acétique) selon l'équation suivante
:
Elle est spécifique des esters de l'acide acétique et
si, physiologiquement, son substrat est l'acétylcholine, elle catalyse
également l'hydrolyse de la butyrylcholine, de la butyrylthiocholine
ou de l'acétylthiocholine selon la réaction suivante :
Cette propriété rend possible l'étude de l'enzyme
par photocolorimétrie en utilisant comme substrat de l'acétylthiocholine.
D'autre part, la libération d'acide acétique permet de suivre
la réaction enzymatique soit par pHmétrie, soit à
l'aide d'un indicateur de pH. On dispose ainsi de trois méthodes
différentes pour suivre l'activité enzymatique. La technique
colorimétrique avec l'acétylthiocholine est toutefois la
plus sensible et la plus rapide.
III-2-1 Etude colorimétrique (ExAO)
Matériel (Voir I-2)
Solutions
Tampon phosphate pH 7.4 (Voir I-3-1 pour la composition des solutions).
Mélanger 800 mL de phosphate disodique et 200 mL de phosphate monopotassique
pour obtenir 1 l de tampon.
DTNB Faire une solution de DTNB à 0.23 mmol/l dans le tampon
pH 7.5 soit 0.1 g de DTNB par litre de tampon.
Iodure d'acétylthiocholine (IATC) Faire une solution contenant
de l'iodure d'acétylthiocholine à 7 mmol/l, du NaCl à
0.15 mol/l dans le tampon pH 7.4 soit 2 g d'acétythiocholine et
8.7 g de NaCl par litre de tampon.
Enzyme : Extrait enzymatique de muscle de Ver de terre ou sérum
de mammifère (se conserve indéfiniment au congélateur).
Mise en oeuvre pratique
Choisir la longueur d'onde correspondant au bleu (470 nm). Placer dans
la cuve du colorimètre : 0.3 mL d'IATC et 2.5 mL de DTNB. Injecter
0.5 mL d'enzyme et déclencher les mesures. Avec cette technique,
une durée de quelques minutes est suffisante. La
figure
7 présente les résultats obtenus avec trois concentrations
différentes en enzyme.
Celles-ci ont été réalisées en complétant
à 0.5 mL avec du tampopn pH 7.5 des volumes d'extrait enzymatique
de 0.1, 0.2 et 0.5 mL. On a également superposé sur le graphique
la cinétique obtenue en présence de physostigmine à
10 mg.L-1 (tracé inférieur). Les différentes
manipulations présentées pour la peroxydase sont également
envisageables, mais outre que la préparation de l'enzyme est un
peu plus délicate, le prix des réactifs utilisés pour
l'AChase est plus élevé.
III-2-3 Etude pHmétrique (ExAO ou pHmètre)
L'étude pHmétrique nécessite moins de produits
que l'étude colorimétrique mais elle demande un peu plus
de temps (15 à 20 mn par expérience). Elle est utile lorsqu'on
ne dispose pas d'un colorimètre et peut être également
menée sans matériel d'ExAO.
Matériel
Les résultats présentés à la
figure
8 ont été obtenus avec une sonde pHmétrique reliée
à un boîtier d'amplification (Micrelec) mais tout pHmètre
de sensibilité égale à 0.1 unité pH peut convenir
pour cette expérience. Il faudra alors relever les valeurs au cours
du temps pour construire manuellement les courbes.
Solutions
Chlorure d'acétylcholine Solution à 100 mmol.L-1
dans l'eau distillée soit 18 g.L-1.
Chlorure de sodium Solution à 100 mmol.L-1 dans l'eau
distillée soit 5.85 g.L-1.
Mise en oeuvre pratique
Etalonner le pH mètre en utilisant des solutions tampon de pH
5 et 7. Jouer sur les boutons d'amplification et de décalage pour
que l'échelle se situe entre ces deux valeurs.
Placer dans un bécher de 20 mL : 1 mL de la solution de NaCl,
1 mL de la solution d'acétylcholine et 5 mL d'extrait enzymatique
dilué. Agiter pour mélanger et placer la sonde dans le milieu.
Déclencher les mesures. (Voir figure 8).
III-2-4 Suivi visuel de la réaction
Si on ne dispose ni de matériel d'ExAO, ni de pHmètre,
le suivi de la réaction enzymatique reste possible à l'aide
d'indicateurs de pH colorés. L'activité enzymatique pourra
alors être évaluée en mesurant le temps nécessaire
au virage de l'indicateur. On peut utiliser soit de la phénolphtaléine
soit du rouge de phénol. Cependant, il faudra plus de temps pour
obtenir les résultats.
Solutions
Voir III-2-3 et ajouter une solution de soude à 5 mmol/l et une
solution de phénolphtaléine ou de rouge de phénol.
Mise en oeuvre pratique
Placer dans un tube à hémolyse : 0.5 mL d'acétylcholine,
1 goutte de phénolphtaléine, 0.5 mL d'extrait enzymatique,
2 gouttes de NaCl, 3 mL d'eau. Si la solution reste incolore, ajouter goutte
à goutte la solution de soude jusqu'au virage de l'indicateur. Incuber
et chronométrer le temps nécessaire pour obtenir la décoloration
de la phénolphtaléine. Avec le rouge de phénol, procéder
de la même manière pour obtenir une coloration pourpre au
début de l'expérience. La solution passe du pourpre au jaune
lorsque le milieu s'acidifie en raison de la libération d'acide
acétique.
III-3 Applications pédagogiques
Dans le cadre de la transmission synaptique en terminale, si l'on pratique
l'étude myographique de l'action de l'acétylcholine (voir
Etude
de la synapse neuromusculaire), il peut être intéressant
de montrer la présence de l'acétylcholinestérase dans
les extraits de muscles de Ver de terre. A cette occasion, on peut également
montrer l'action in vitro d'un inhibiteur de cette enzyme comme l'ésérine
(physostigmine). On réalisera pour cela une concentration finale
de 1 à 10 mg.L-1 d'ésérine ou de "Prostigmine"
(Roche) dans la cuve réactionnelle (figure
7). On pourra aborder ainsi la notion d'inhibition compétitive
d'une enzyme.
On pourra aussi évoquer l'intérêt médical
de la mesure de l'activité de cette enzyme pour la détection
des empoisonnements aux pesticides organophosphorés et l'utilité
de ses inhibiteurs dans le traitement de certaines myasthénies.
L'usage de ces substances comme pesticides peut également être
expliqué.
Enfin, l'utilisation de dérivés organophosphorés
comme armes chimiques permettra de montrer comment la compréhension
de mécanismes physiologiques peut être dévoyée
dans un but de destruction massive.
Conclusion
Comme on le constate, l'exemple des trois enzymes présentées
ici montre qu'il est possible d'élaborer de véritables séances
de travaux pratiques susceptibles de motiver nos élèves tout
en faisant passer des notions souvent complexes. L'introduction d'un chapitre
dédié aux différents aspects de la catalyse enzymatique
en première S ne doit pas nous faire oublier que la plupart des
problèmes biologiques peuvent être abordés au lycée
par le biais des enzymes qui illustrent particulièrement bien l'originalité
de la structure et de la fonction des protéines et l'importance
à la fois théorique et pratique de leur connaissance approfondie.
Bibliographie
Keesey J.Biochemica Information. Boehringer Mannheim
Biochemicals, 1987
Loncle D. Génie enzymatique. Doin, 1992
Pelmont J.Enzymes. Presses Universitaires de Grenoble,
1989
Pol D. Notice d'utilisation du module Photocolor pour Orphy
GTS. Mécacel Electronique, 1993