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| Mars 2001 |
La Police scientifique
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L’activité policière a particulièrement profité
des découvertes scientifiques, notamment dans le domaine criminel.
La criminalistique est la branche de la science sur laquelle sont fondées
les techniques d’identification des individus et de recherche de preuves
matérielles. Les méthodes de la police scientifique
en découlent et ont tiré d'immenses bénéfices
des progrès scientifiques et techniques au cours des deux derniers
siècles. Il en est ainsi, par exemple, de la recherche et de l’identification
des personnes à partir d’indices divers, de la caractérisation
sur les scènes de crimes de traces biologiques ou chimiques, même
les plus infimes, ou encore de l’établissement de la date du décès
lors de la découverte d’un cadavre.
Les empreintes digitales
L’étude des empreintes digitales ou dactyloscopie est longtemps
restée le moyen privilégié d’identification des personnes
et reste encore très utilisée. Les empreintes digitales ou
dermatoglyphes sont formées par des crêtes de la peau présentes
exclusivement à la face palmaire des mains et des pieds. Elles existent
également chez nos parents biologiques les plus proches, les pongidés
(chimpanzé, orang-outan, gorille). Les empreintes digitales se forment
très tôt chez l’embryon, conservent les mêmes caractéristiques
pendant toutes la vie et sont uniques chez chacun d’entre nous, y compris
chez les vrais jumeaux, constituant ainsi un moyen sûr d’identification
des personnes qui trouve des applications, non seulement en criminalistique,
mais aussi en anthropologie et en médecine. La figure formée
par ces crêtes dermo-épidermiques est appelée dactylogramme.
Histoire de l'étude des empreintes
Si les empreintes de main laissées par nos ancêtres du
Paléolithique sur les parois des cavernes ne nous ont pas livré
leur signification, l’empreinte du pouce laissée dans une tablette
d’argile tenait lieu de signature lors des transactions commerciales à
Babylone il y a
5 000 ans et, plus tard, dans la Chine antique. En Europe, Marcello
Malpighi, médecin italien (1628-1694) qui a laissé son nom
à diverses structures anatomiques (couche de la peau, pyramides
du rein, tubes excréteurs des insectes), en étudia les dessins
dès le dix-septième siècle. En 1823, Jan Evangelista
Purkinje, physiologiste tchèque (1787-1869) qui a laissé
son nom à des neurones du cervelet et à des fibres du tissu
cardiaque notamment, publia une thèse dans laquelle il étudiait
neuf types d’empreintes digitales. Toutefois, c’est seulement à
partir de 1870 que les empreintes digitales furent utilisées pour
la première fois pour identifier des personnes. Le docteur Henry
Faulds, chirurgien dans un hôpital de Tokyo, avait eu cette idée
lorsqu’il avait remarqué des empreintes digitales sur une poterie
préhistorique. Il publia en 1880 dans la revue Nature un
article dans lequel il discutait l’utilité des empreintes pour l’identification
et proposait une méthode pour les enregistrer avec de l’encre de
l’imprimerie. Il en établit également une première
classification et fut aussi le premier à identifier des empreintes
laissées sur un flacon. En effet, les productions des glandes sébacées
de la peau laissent des traces latentes sur différents supports.
Il est possible de les révéler avec diverses poudres et d’examiner
le dessin formé qui reproduit les crêtes des dermatoglyphes.
Il écrivit à Charles Darwin (1809-1882) pour lui expliquer
sa méthode mais le célèbre naturaliste, vieux et malade,
ne voulut pas s’en occuper et transmit son courrier à son cousin
Francis Galton qui s’intéressait particulièrement à
l’anthropologie. Francis Galton (1822-1911) étudia les empreintes
digitales pendant dix ans et publia en 1892 un ouvrage, Fingerprints
(Empreintes digitales), dans lequel il établissait l’unicité
et la permanence de ces figures cutanées et proposait un système
de classification. Il espérait utiliser les empreintes comme marqueurs
génétiques et ethniques mais constata leur variabilité
aussi importante dans l’ensemble de l’espèce humaine que chez les
individus de diverses origines ethniques. Il démontra ce que ses
prédécesseurs avaient pressenti, qu’il n’y a pas deux empreintes
semblables et que les empreintes restent identiques chez un même
individu au cours de sa vie. Il calcula qu’il y avait seulement une chance
sur 64 milliards que deux individus aient les mêmes empreintes. En
1891, le premier fichier d’empreintes fut mis en place en Argentine par
Juan Vucetich, un dirigeant de la police qui fut aussi le premier à
identifier un criminel par ses empreintes en 1892.
L'anthropométrie aujourd'hui
Vucetich associait à son fichier les données issues du
système anthropométrique de Bertillon. Alphonse Bertillon
(1853-1914), entré comme commis de bureau auxiliaire à la
Préfecture de police de Paris, avait créé en 1879
un système d’identification des criminels par leurs mensurations.
Son système, mis en œuvre en France à partir de 1882, fut
adopté cinq ans plus tard avant de se généraliser
dans la plupart des pays. En 1888, il introduisit l’usage des photos anthropométriques,
prises selon des règles codifiées. Il fut nommé chef
du service de l’identité judiciaire de la Préfecture de police
en 1893. Bertillon a beaucoup contribué à faire progresser
les techniques policières, exigeant notamment le relevé des
indices sur le lieu du délit et mettant au point une méthode
pour relever les signalements. Il a rédigé plusieurs ouvrages
sur l’anthropométrie. Il devait cependant se discréditer
dans le premier procès contre le capitaine Dreyfus en prétendant,
pour expliquer les différences graphologiques, que le capitaine,
pour camoufler sa culpabilité, avait contrefait volontairement son
écriture sur le document avec lequel on l’incriminait ! L’utilisation
des empreintes, appelée dactyloscopie, fut améliorée
par Edwards Richard Henry, chef de la police londonienne et se généralisa
dès 1897 supplantant l’anthropométrie. Bertillon introduisit
également en 1903 une nouvelle méthode pour relever les empreintes
sur des surfaces lisses. Aujourd’hui, les empreintes sont photographiées,
numérisées et traitées par ordinateur. Des programmes
spécifiques les comparent, identifient les similitudes et les différences
en un temps très court et les fichiers d’empreintes restent donc
un outil d’investigation criminelle important. Le fichier du FBI américain
comportait en 1999 les empreintes de 33 millions de criminels, le fichier
français en comportait 900 000 en 1998.
Police scientifique et médecine légale
Bien d’autres méthodes issues de la biologie se sont ajoutées
au cours de l’histoire aux procédés anthropométriques
et dactyloscopiques. La trace la plus ancienne de l’utilisation de la médecine
pour résoudre un crime remonte à 1248, date de publication
d’un traité chinois, le Hsi Duan Yu (littéralement,
le
lessivage des erreurs) dans lequel est indiqué le moyen de distinguer
sur un cadavre strangulation et noyade. En Europe, le pionnier de la médecine
légale fut Mathieu Orfila (1787-1853), médecin et chimiste
français d’origine espagnole qui publia entre 1813 et 1815 un
Traité des poisons ou Toxicologie générale.
Il mit au point le premier test d’identification du sang et fut aussi le
premier à utiliser le microscope pour détecter les traces
d’origine biologique comme le sang et le sperme, précieux indices
en matière criminelle. Orfila publia divers ouvrages notamment des
Leçons
de médecine légale (1821-1823), un Traité des
exhumations juridiques en 1830 et un Traité de médecine
légale en 1847.
Traité de médecine légale
(M. Orfila, édition 1848)
Les traces de sang
Devant une trace de sang présumée, il faut d’abord déterminer
s’il s’agit bien de sang, puis s’il s’agit de sang humain avant d’essayer
d’identifier son propriétaire. La caractérisation du sang
a bénéficié des travaux de nombreux chercheurs. En
1853, le médecin polonais Ludwig Teichmann mit au point une méthode
de détection microscopique de l’hémoglobine fondée
sur sa transformation en cristaux d’hémine. Un test similaire verra
le jour en 1912, dû au japonais Masaeo Takayama, fondé sur
la formation d’hémochromogène. En 1862, le chercheur hollandais
Izaak Van Deen inventa un test utilisant le gaïac qui permettait de
présumer la présence de sang et l’année suivante le
chimiste allemand Christian Schönbein (1799-1868) remarquait la capacité
de l’hémoglobine à faire mousser l'eau oxygénée
(voir l’expérience). En 1904, Oskar et Rudolf Adler
amélioraient ce type de test en utilisant de la benzidine, une nouvelle
substance synthétisée par Merck. Tous ces tests sont fondés
sur les propriétés pseudoperoxydasiques ou catalasiques de
l’hémoglobine mais une confirmation fondée sur des
méthodes plus spécifiques est nécessaire en raison
de leur manque de spécificité. L’identification de l’origine
humaine d’une tache de sang est déterminée par des méthodes
immunologiques. L’utilisation de sérum spécifiques capables
d’agglutiner ou de précipiter spécifiquement des éléments
du sang humain permet de le distinguer du sang des autres animaux. L’origine
précise du sang est plus difficile à établir.
Groupes sanguins et groupes tissulaires
C’est un médecin américain d’origine autrichienne, Karl
Landsteiner (1868-1943) qui mit en évidence pour la première
fois en 1900 l’existence de groupes sanguins au sein de l’espèce
humaine en identifiant le système ABO. En 1915, Leone Lattes, un
professeur italien de médecine légale, développa le
premier test d’identification des groupes ABO avec des anticorps et l’utilisa
dans une affaire judiciaire. Son test sera perfectionné notamment
par l’italien Vittorio Siracusa en 1923 et par l’autrichien Franz Josef
Holzer en 1931. Landsteiner, qui reçut le prix Nobel en 1930, découvrit
en 1927 les groupes P et MN et en 1940 le facteur rhésus avec A
.S. Wiener né en 1907. Depuis, bien d’autres groupes sanguins ont
été découverts mais l’utilisation de ces marqueurs
biologiques permet plus souvent d’exclure une personne que de l’identifier
avec certitude. C’est cependant Max Richter qui adapta les travaux de Landsteiner
à la médecine légale, premier exemple d’application
directe de travaux scientifiques à la criminalistique. Ses recherches
sur la détection du sang, son origine spécifique et ses types
constituent les fondements de tous les travaux postérieurs.
L’utilisation des profils enzymatiques puis celle des groupes tissulaires
devaient conduire à une meilleure précision dans l’identification
biologique des personnes. C’est Jean Dausset, médecin français
né en 1916, qui identifia les groupes tissulaires, ce qui lui valut
le prix Nobel en 1980. Sa découverte devait révolutionner
la méthodologie des greffes d’organes en montrant que seules les
greffes réalisées entre personnes de groupes tissulaires
proches ne sont pas rejetées.
Les cheveux et les poils
Les cheveux et les poils peuvent aussi constituer des indices intéressants.
Leur examen au microscope optique et électronique
permet d’identifier l’espèce et leur état peut apporter des
informations sur les circonstances d’un crime (cheveux arrachés,
identification d’une personne par des caractéristiques particulières
comme les teintures ou les maladies des cheveux). La première étude
des poils fut menée en 1869 par le médecin allemand Rudolph
Virchow (1824-1902). En 1910, Victor Balthazard, professeur de médecine
légale à la Sorbonne publia avec Marcelle Lambert la première
étude approfondie, Le poil de l'homme et des animaux et à
la même époque, une femme fut convaincue d’assassinat sur
la base de l’étude de ses cheveux.
L'apport de la biologie moléculaire
Si ces indices biologiques sont exploitables depuis un peu plus d’un
siècle à l’aide de méthodes essentiellement microscopiques,
biochimiques et immunologiques, c’est beaucoup plus récemment qu’ils
ont été mis à profit pour établir des empreintes
génétiques, une méthode particulièrement précise
d’identification issue des progrès de la biologie
moléculaire. La méthode des empreintes génétiques,
dont le nom rappelle celui des empreintes digitales alors que son principe
n’a rien à voir, a été introduite en criminalistique
par un biologiste britannique, Alec Jeffreys, en 1985. L'information génétique
d'un individu est unique car aucun autre membre de l'espèce ne possède
la même combinaison de gènes codés dans l’acide
désoxyribonucléique (ADN). En identifiant certaines séquences
d'ADN propres à un individu et en les comparant à celles
présentes dans l'ADN laissé sur les lieux d'un crime par
son auteur, il est possible de disculper ou de confondre un suspect avec
une très grande sûreté.
On analyse des séquences d’ADN répétitives non
codantes dont le nombre de répétitions est propre à
chaque individu. L'ADN est extrait des cellules
laissées par le criminel sur les lieux du crime qui peuvent être
des taches de sang, de sperme, des cellules buccales déposées
par de la salive, des cheveux. La probabilité pour que deux
personnes prises au hasard possèdent un allèle de même
longueur est de 1/106. Lors d'une identification, on utilise
en moyenne cinq sondes successives ce qui amène la probabilité
de tomber par hasard sur deux empreintes identiques à une chance
sur plusieurs milliards. La technique a bénéficié
en outre de l’invention en 1983 par Kary Mullis, biochimiste américain
né en 1944, de la PCR, réaction de polymérisation
en chaîne de l’ADN qui permet d’obtenir des quantités substantielles
d’ADN à partir, en théorie, d’une seule molécule servant
d’amorce. Si l’utilisation des empreintes génétiques n’a
pas envoyé au rencard les méthodes plus anciennes de la police
scientifique, elle leur apporte une précision inégalée
dans l’identification des auteurs de crimes et dans la mise hors de cause
des innocents.
L'entomologie criminelle
Cependant, si la biologie moléculaire est devenue un outil essentiel,
des disciplines plus classiques continuent d’apporter leur contribution.
C’est, de façon surprenante, le cas de l’entomologie, science qui
étudie les insectes. La première affaire criminelle résolue
avec l’aide des insectes date du treizième siècle en Chine
lorsqu’un assassin fut trahi par les mouches attirées par l’arme
du crime, sa faucille. Toutefois, les bases de l’entomologie criminelle
ont été posées en France à la fin du dix-neuvième
siècle par le vétérinaire Jean Pierre Mégnin
(1828-1905) qui publia en 1894 La Faune des cadavres. Dans cet ouvrage,
il décrivait les huit vagues d’insectes qui se succèdent
sur les cadavres en décomposition et dont l’étude permet
de dater, souvent précisément, la date de la mort. Un autre
chercheur, Yovanovitch, avait publié dès 1888 des planches
en couleurs décrivant ces animaux nécrophages trouvés
sur les cadavres. Depuis cette époque, les connaissances se sont
affinées, notamment par l’utilisation de modèles animaux.
Aux États-Unis, il existe même une Body farm (ferme
des cadavres) où ces phénomènes sont étudiés
directement sur des cadavres humains placés dans différentes
conditions alors qu’en France on préfère utiliser des cadavres
de porc considéré comme un modèle fiable.
L’EXPÉRIENCE
Détecter des traces de sang
invisibles
On se propose de révéler des traces latentes laissées
éventuellement par du sang sur un linge suspect.
On sait que les globules rouges sanguins sont bourrés d'une
protéine, l'hémoglobine, qui assure le transport de l'oxygène
dans le sang. Lorsqu'un linge a servi à essuyer du sang, il contient
le plus souvent des traces d'hémoglobine même s'il a été
lavé car les protéines se fixent aisément à
divers supports et l'hémoglobine est la protéine la plus
abondante du sang (15 g/L en moyenne) auquel elle confère en outre
sa couleur rouge.
Matériel nécessaire
Eau oxygénée à 10 volumes (supermarchés,
pharmacies), un compte gouttes, un morceau d'étoffe de coton, échantillon
de sang (récupérer quelques gouttes de sang de boeuf, de
porc, de mouton, de poulet à l'occasion de l'achat de viande fraîche
chez le boucher).
Comment procéder ?
Diluer quelques gouttes de sang dans un peu d'eau.
Imbiber un linge (environ 20 x 20 cm) dans le sang dilué, l'essorer
et l'abandonner environ un quart d'heure. Laver le linge à l'eau
de façon à faire disparaître les traces rouges. Laisser
sécher le linge (on peut le placer sur un radiateur).
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Tissu après lavage
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Eau oxygénée
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Après séchage, déposer avec le compte-gouttes une
goutte d'eau oxygénée en quelques endroits du linge.
Dépôt d'une goute
Qu'observe-t-on ?
Une effervescence formant une mousse blanche apparaît aux endroits
où de l'hémoglobine est restée fixée au tissu.
Détail de l'effervescence formée par la réaction
entre hémoglobine et peroxyde d'hydrogène
Que s'est-il passé ?
La molécule d'hémoglobine (comme celle de myoglobine)
possède des propriétés catalasiques car elle comporte,
comme la molécule de catalase (mais aussi
comme celle de peroxydase), du fer inclus
dans un groupement hème. La catalase est une enzyme universellement
présente dans les cellules aérobies qui catalyse de façon
extrêmement efficace la dismutation du peroxyde d'hydrogène
en oxygène gazeux et eau selon la réaction :
H2O2 + H2O2
-----------> O2 + 2 H2O
Une dismutation est une réaction chimique d'oxydoréduction
au cours de laquelle deux molécules d'une même substance réagissent
entre elles, l'une servant de donneur d'électrons, l'autre d'accepteur
d'électrons.
La production rapide d'oxygène gazeux se traduit de façon
visible à l'oeil nu par la production de mousse. La mousse est donc
une présomption de traces de sang. Ce test découvert par
Schönbein en 1863 est très sensible mais peu spécifique
et ne permettait que d'indiquer une présomption à vérifier
par d'autres méthodes. Il n'est plus utilisé en médecine
légale car des tests beaucoup plus sensibles et plus spécifiques
sont aujourd'hui disponibles. En outre, à partir des globules blancs
présents dans les taches de sang, on peut établir une empreinte
génétique.

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