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Août 2001
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Les poisons de l'esprit
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Il existe dans la nature des centaines de substances chimiques dont
l’administration modifie le fonctionnement normal du cerveau. Si certaines
d’entre elles, capables de soulager diverses affections comme la douleur,
l’anxiété, la dépression ou la psychose, ont pu conduire
à mettre au point des médicaments efficaces, elles sont aussi
consommées hors de tout contrôle médical par des personnes
en bonne santé pour modifier leur état psychique. Historiquement,
outre des buts thérapeutiques, la consommation de drogues psychoactives,
sans doute aussi ancienne que l’espèce humaine, a servi principalement
des objectifs magico-religieux et récréatifs. Aujourd’hui,
la consommation de substances psychoactives reste associée dans
quelques sociétés traditionnelles à des rituels chamaniques
(notamment en Sibérie et chez les Indiens d’Amérique) ou
religieux (notamment chez les hindouistes) et les plantes utilisées
dans ce but ont un caractère sacré. Mais l’usage profane
de drogues, essentiellement récréatif, s’est répandu
dans le monde entier et constitue depuis une trentaine d’années
un problème majeur de santé publique aussi bien dans les
pays industrialisés que dans les pays en développement. Ce
problème est dû à des drogues légales, comme
le tabac et l’alcool ou à des drogues illégales, comme l’héroïne,
la cocaïne, les amphétamines, etc.
De l’antiquité au dix-huitième siècle, les seules
drogues connues étaient des productions végétales
brutes ou sommairement traitées. Au dix-neuvième siècle,
la plupart de leurs principes actifs furent caractérisés,
isolés et purifiés sous forme d’alcaloïdes. On commença
également à élucider leur structure chimique et à
tenter leur synthèse au laboratoire. La plupart sont encore largement
utilisés aujourd’hui comme médicaments, comme drogues ou
comme précurseurs. À partir du vingtième siècle,
les progrès de la chimie conduisirent non seulement à la
synthèse artificielle de tous les alcaloïdes végétaux
déjà connus mais aussi à la synthèse de substances
nouvelles très puissantes, inconnues dans la nature, les drogues
de synthèse. L’étude des drogues psychoactives, véritables
poisons mais aussi médicaments de l’esprit, est intimement liée
aux progrès de la neurobiologie car elles constituent des outils
irremplaçables en neurochimie. La compréhension de l’action
des drogues a ainsi conduit à établir les bases de la chimie
du cerveau et permet d’espérer l’élucidation des mécanismes
moléculaires sous tendant les toxicomanies.
De l’Antiquité au Moyen-âge
Dans leur quête de plantes alimentaires, les hommes ont dû
découvrir très tôt les propriétés psychoactives
de certains végétaux. Le pavot à opium, originaire
du Moyen-Orient ou de l’Asie Mineure, est connu depuis des milliers d’années
comme le montre la découverte de graines et de capsules dans des
habitats datant de cinq mille ans avant notre ère. Au troisième
millénaire avant notre ère, les Sumériens le qualifiaient
de plante de la joie et il était largement utilisé
aussi dans l'ancienne Égypte, notamment par les Pharaons, non seulement
à des fins thérapeutiques mais également pour ses
propriétés psychotropes.
Le chanvre, originaire de l’Himalaya, est connu aussi depuis fort longtemps.
Il était déjà connu en Chine il y a 6 000 ans pour
ses fibres, ses graines et ses propriétés psychotropes. En
Inde, il faisait partie des cinq plantes magiques utilisées dans
les rituels religieux et entrait sans doute dans la composition du soma,
boisson divine de la mythologie hindouiste censée apporter la vie
éternelle.
La découverte de l’alcool est également très ancienne.
Même si l’invention de la distillation et le nom al kohol
(subtil) sont dus aux arabes, la production de boissons alcoolisées
par fermentation existait déjà il y a 6 000 ans. Elle est
documentée chez les Sumériens, les Babyloniens et dans l'ancienne
Égypte où existaient des tavernes à bière.
Les plantes hallucinogènes, principalement présentes
en Amérique, ont aussi une longue histoire. On en a découvert
des graines dans des sites paléolithiques et l’utilisation de champignons
hallucinogènes et du cactus peyotl est représentée
sur des poteries et des sculptures datées de 3 000 ans. C’est également
en Amérique du sud que l’on trouve les premières traces d’utilisation
de la feuille de coca, arbuste originaire des Andes, au troisième
siècle avant notre ère.
En Europe, les sorcières utilisaient couramment des plantes
de la famille des Solanacées puissamment hallucinogènes (datura,
jusquiame) pour vivre le sabbat tandis qu’en Sibérie la consommation
du champignon amanite tue mouches au cours de rituels chamaniques semble
remonter à 4 000 ans.
Les propriétés de toutes ces plantes et de bien d’autres
ont donc été identifiées très tôt et,
outre l’opium et l’alcool, la pharmacopée de l’Égypte des
pharaons comportait plusieurs centaines de substances tandis que celle
de la Chine antique en comportait plus encore. Pendant des siècles,
l’utilisation des drogues, que ce soit dans un but thérapeutique
ou non va d’abord se limiter aux végétaux bruts, à
leurs productions plus ou moins traitées ou à des préparations
relativement grossières, décoctions et teintures. Des méthodes
de préparation et de consommation plus élaborées furent
ensuite mises au point, notamment pour préparer l’opium à
fumer et le haschich mais l’abord des drogues resta longtemps empirique.
Le médecin grec Hippocrate (460-377 avant notre ère)
fut l’un des premiers à aborder rationnellement l’action des drogues
et à recommander l’opium pour toutes sortes de douleurs et d’affections.
Continuateur de la médecine grecque, Claude Galien (131-201), dont
les idées devaient dominer la médecine jusqu’au dix-septième
siècle, chercha à théoriser les bases de l’utilisation
des médicaments. Pour soigner les mots de tête chroniques
de l’empereur romain Marc Aurèle il inventa la thériaque,
médicament comportant quelque soixante ingrédients dont environ
40 % d’opium. La thériaque resta utilisée longtemps pour
une très grande diversité d'affections et ne fut supprimée
de la pharmacopée française qu’en 1908.
Si les égyptiens et les arabes connaissaient la distillation,
la première mention de la production d’eau de vie et d’alcool presque
pur avec un alambic date du douzième siècle. Cependant, le
coût de fabrication fera de l’alcool un médicament réservé
aux riches jusqu’au seizième siècle, époque où
apparaissent en Angleterre les premiers problèmes de santé
publique liés à une consommation excessive d’alcool. La production
et la consommation de boissons distillées à grande échelle
gagnèrent ensuite tous les pays à l’exception du monde musulman.
De la Renaissance au dix-neuvième siècle
La médecine enseignée depuis l’Antiquité, celle
de Galien, fut remise en question pour la première fois au seizième
siècle par Théophraste von Hohenheim (1493-1541), un médecin
suisse plus connu sous le nom de Paracelse. Il créa notamment un
système de prescription des médicaments tenant compte de
leurs propriétés, les premières ordonnances en quelque
sorte, et s’opposa aux mélanges de multiples ingrédients.
Il inventa surtout le laudanum, une teinture d’opium, qu’il administra
sans grande retenue et ses ordonnances connurent un tel succès qu’il
fut accusé d’empoisonnement. Il se défendit en affirmant
notamment, formulation restée célèbre : « Tout
est poison, rien n’est poison, c’est la dose qui fait le poison ».
On sait en effet aujourd’hui que Paracelse avait raison et que n’importe
quelle substance y compris l’eau peut se révéler dangereuse
si elle est consommée en excès.
À la suite de la découverte de l’Amérique en 1492
et des autres grandes explorations maritimes, de nombreuses plantes inconnues
jusque là furent introduites en Europe. Outre le tabac, des plantes
alimentaires d’origine américaine (tomate, maïs, aubergine,
pomme de terre) furent introduites en Europe. D’Afrique, on rapporta la
graine de kola et de Chine le thé. C’est également au seizième
siècle que furent publiées les premières pharmacopées
en Allemagne et en Suisse. Le tabac eut un succès foudroyant. Les
cultures démarrèrent aux Antilles vers 1520 avant de gagner
l’Espagne et le Portugal puis l’Afrique en 1530. Dès la fin du seizième
siècle, il avait atteint les Philippines et au milieu du siècle
suivant il était cultivé pratiquement sur toute la planète.
Cependant, sa culture et son usage furent souvent sévèrement
réprimés, parfois même par la peine de mort, comme
au dix-septième siècle en Allemagne, en Russie, en Turquie
et en Perse. Cependant, les états comprirent rapidement les profits
qu’ils pouvaient en tirer et instaurèrent alors taxes et monopoles.
L’étude scientifique des drogues commença lorsque trois
médecins de la ville suisse de Schaffhausen, Johann Wepfer (1620-1695),
Johann Peyer (1653-1712) et Johann Brunner (1653-1727), le « trio
de Schaffhausen», furent les premiers à utiliser l’expérimentation
animale pour vérifier les effets pharmacologiques et toxiques des
drogues. Ils ont laissé leur nom aux plaques de Peyer (tissu lymphatique
de l’intestin) et aux glandes de Brunner (glandes de l’intestin grêle).
Le dix-neuvième siècle
C’est au début du dix-neuvième siècle que la pharmacologie
prit vraiment son envol quand on mit en évidence dans les plantes
des substances azotées à action pharmacodynamique. Comme
il s’agissait de substances alcalines, W. Meissner leur donna le nom d'alcaloïdes
en 1819. Les premières tentatives d'isolement furent menées
par le chimiste français, Jean-François Derosne (1774-1855).
En 1803 il parvint à isoler de l’opium un sel, le sel de Derosne,
mélange de narcotine et de morphine. En 1806, un autre chimiste
français, Armand Seguin (1767-1835), par ailleurs homme d'affaires
et banquier de Bonaparte, réussit à séparer la morphine
mais ne publia pas sa découverte et c’est seulement en 1817 que
le pharmacien allemand Friedrich Wilhelm Sertürner (1783-1841) montra
que la morphine était combinée dans l'opium sous forme de
sel de l'acide méconique et lui donna le nom de morphium
en référence au dieu Morphée. Il faudra cependant
attendre 1925 pour que sa structure moléculaire complexe soit établie
par le chimiste britannique R. Robinson (1886-1975), un spécialiste
de la chimie des substances naturelles des plantes (pigments, alcaloïdes)
anobli en 1939 et prix Nobel de chimie en 1947. Vers 1830, une quinzaine
d'autres alcaloïdes avaient été identifiés (on
en connaît aujourd'hui quelque 5 000). On trouve des alcaloïdes
principalement chez les plantes à fleur où environ 10 % des
espèces représentant une quinzaine de familles en contiennent,
notamment les Solanacées, Papavéracées et Fabacées.
Divers champignons en produisent comme l’ergot du seigle, un champignon
microscopique parasite du seigle, l’amanite tue-mouches et les psilocybes.
Quelques groupes animaux peu nombreux en contiennent également chez
les batraciens et les insectes notamment. Les alcaloïdes sont des
métabolites secondaires qui n'exercent pas de fonctions vitales
chez les organismes qui les produisent. S’ils produisent des effets chez
les organismes qui les consomment, c’est le plus souvent parce que leur
structure moléculaire ressemble suffisamment à celle de substances
endogènes pour perturber le fonctionnement normal du système
nerveux comme l’ont montré les recherches les plus récentes.
L’isolement d’alcaloïdes à l’état pur et l’étude
de leurs propriétés physiologiques firent rapidement progresser
les connaissances et, en 1847, Rudolph Bucheim (1820-1879) fonda le premier
institut universitaire de pharmacologie. On trouvait alors dans le commerce
plusieurs dizaines de milliers de médicaments dont la formule restait
secrète, les effets douteux et la vente libre, la plupart d’entre
eux contenant des substances psychoactives (opium, cocaïne). Il en
était ainsi du Coca Cola qui contenait à ses débuts
de la cocaïne comme le très célèbre Vin Mariani,
à la clientèle mondiale.
Le toxicologue allemand Louis Lewin (1850-1929), professeur à
l'université de Berlin fut le grand pionnier de la psychopharmacologie.
Il étudia l'utilisation et les effets de diverses drogues traditionnelles,
notamment le bétel, le kava-kava, le peyotl et le yage et s’intéressa
aux alcaloïdes comme la morphine et la mescaline sur lesquelles il
publia de nombreux articles. En 1924, il réunit ses travaux dans
Phantastica,
un ouvrage présentant l'histoire et les effets d’environ une trentaine
de plantes et substances chimiques à propriétés psychotropes,
pratiquement toutes celles connues alors. Il proposait en outre une classification
des drogues fondée sur les effets des substances.
L’introduction de la morphine, surtout après l’invention de
la seringue hypodermique par Charles Pravaz (1781-1853), constitua une
révolution thérapeutique. Elle fit ses preuves comme analgésique
majeur sur les champs de bataille de la guerre de Sécession puis
en Europe lors de la guerre de 1870 mais elle se répandit aussi
dans la société civile et la première description
médicale de toxicomanies à la morphine date de 1879. Entre
1855 et 1860, la cocaïne fut isolée et sa structure chimique
établie mais elle fut commercialisée à grande échelle
dès 1859. Le médecin autrichien Sigmund Freud (1856-1939),
plus connu pour avoir créé la psychanalyse, s’en fit l’ardent
propagandiste, en consommant lui-même et la recommandant notamment
pour traiter l’alcoolisme et la morphinomanie ce qui lui valut de sévères
réprimandes de ses pairs.
Le vingtième siècle
L'héroïne fut obtenue par semi synthèse pour la
première fois par le chimiste allemand Dreiser en 1898. L’héroïne
doit son nom à sa grande efficacité (de l'Allemand heroisch
qui signifie très efficace) dans le traitement des tuberculeux,
alors incurables, chez qui elle stoppait la toux et supprimait les douleurs.
Elle apparut aussi comme un traitement de choix de la morphinomanie car
les morphinomanes la substituaient rapidement à la morphine. Commercialisée
initialement par la firme allemande Bayer, elle bénéficia
d'une importante publicité et resta en vente libre, même après
la mise sous contrôle de l'opium et de la morphine, alors que son
caractère hautement toxicomanogène était déjà
reconnu.
Dans les années 1920, K.K. Chen, un chercheur de la firme américaine
Lily, constata l’action bronchodilatatrice d’un extrait d’Ephedra vulgaris,
une plante originaire de Chine connue depuis des temps immémoriaux
pour ses propriétés stimulantes. Il isola alors l’alcaloïde
responsable qu’il appela éphédrine et constata que sa structure
chimique était proche de celle de l’adrénaline. Cependant,
contrairement à cette dernière, l’éphédrine
restait active après une administration orale ce qui en rendait
l’utilisation aisée. La plante étant rare, on chercha une
méthode de synthèse et, en 1927, Gordon Alles, un chercheur
de l'université de Californie à Los Angeles, réussit
la synthèse chimique d’un dérivé de l’éphédrine
qu’il appela amphétamine. Outre son action bronchodilatatrice, l’amphétamine
présente de puissants effets psychostimulants, euphorisants et anorexigènes.
Elle fut commercialisée librement sous une forme volatile permettant
de l’administrer aux asthmatiques par inhalation et rapidement détournée
de son usage thérapeutique. Sur le modèle de cette première
drogue de synthèse, de nouvelles molécules inconnues dans
la nature furent dès lors synthétisées. Des alcaloïdes
hallucinogènes comme la mescaline et l’harmine isolés dès
la fin du dix neuvième siècle furent également obtenus
par synthèse entre les années 1910 et 1920. La MDMA, une
méthoxyamphétamine plus connue aujourd’hui sous le nom d’ecstasy,
fut synthétisée pour la première fois en 1912 par
les laboratoires Merck qui en déposèrent le brevet mais ne
lui trouvèrent pas d’applications. Il en avait été
de même pour la MDA, une autre méthoxyamphétamine,
synthétisée en 1910. Toutefois, ces drogues de synthèse
ne détrônèrent pas la cocaïne, la morphine et
l’héroïne dont l’usage se répandit largement entre les
deux guerres mondiales. C’est seulement dans les années 1960-1970
que MDA et MDMA seront « redécouvertes » et produites
clandestinement à grande échelle comme bien d'autres drogues
de synthèse. Au cours de la seconde guerre mondiale, les armées
firent un usage considérable de stimulants. Les pilotes anglais,
notamment, doivent aux amphétamines d’avoir pu tenir jour et nuit
lors de la bataille d’Angleterre. Après la guerre, l’usage des amphétamines
se répandit largement, en particulier au Japon et aux États-Unis
qui disposaient de stocks très importants.
À la même époque, les chercheurs finirent par identifier
les quelques alcaloïdes encore inconnus et mirent au point leur synthèse.
L’ergot, champignon parasite qui se développe sur les céréales
dans certaines conditions climatiques, provoqua pendant des siècles
des épidémies d’ergotisme alors appelé « Mal
des ardents » ou « Feu de Saint Antoine » marquées
par la gangrène des extrémités et des crises de délire
hallucinatoire dont on ignorait la cause. Il fut utilisé dès
le seizième siècle pour accélérer l’accouchement
mais son rôle dans l’ergotisme ne fut compris qu’au dix-huitième
siècle. Les alcaloïdes de l’ergot, notamment l’ergotamine isolée
en 1918, sont à l’origine d’importantes classes de médicaments
encore très utilisés aujourd’hui mais ils sont aussi à
l’origine du LSD. Le LSD est l’hallucinogène le plus actif que l’on
connaisse puisqu’il agit chez l’homme à des doses de quelques dizaines
de microgrammes alors que la psilocybine agit à des doses 100 fois
plus élevées et la mescaline à des doses 3 000 fois
plus élevées. Il fut synthétisé pour la première
fois par Albert Hofmann (1906-) des laboratoires Sandoz à Bâle
en 1943 mais ne fut révélé publiquement qu'après
la guerre. De nombreuses tentatives d'utilisation d'hallucinogènes
en psychiatrie mais aussi à des fins militaires furent menées
ensuite sans grand succès jusqu'à leur interdiction dans
les années 60.
Le principe actif du cannabis fut caractérisé seulement
en 1964 et se révéla atypique à bien des égards.
Contrairement aux autres drogues naturelles, le chanvre ne contient pas
d’alcaloïdes mais de nombreux dérivés terpéniques,
les cannabinoïdes, dont le plus actif est le tétrahydrocannabinol
(THC).
Les mécanismes d'action des drogues
Jusqu’au début du vingtième siècle, l’ignorance
des mécanismes de communication cellulaire interdisait la compréhension
des mécanismes d’action des drogues sur le système nerveux.
En 1920, le biologiste autrichien Otto Loewi (1873-1961) montra que les
nerfs cardiaques agissent sur le cœur en libérant des substances
chimiques, apportant la preuve d’une transmission chimique des messages
nerveux à travers les synapses. Il reçut le prix Nobel de
médecine et de physiologie en 1936 conjointement avec sir Henri
Dale (1875-1968), découvreur du neurotransmetteur acétylcholine.
Les découvertes d’autres neurotransmetteurs se multiplièrent
avec l’adrénaline (1936), la noradrénaline (1940), le GABA
(1952), la sérotonine (1953), la dopamine (1958), le glutamate (1959),
etc. On comprit que les neurotransmetteurs agissent en se liant à
des récepteurs que l’on put identifier en utilisant des alcaloïdes
agonistes ou antagonistes des neurotransmetteurs. Ainsi, la nicotine, l’atropine,
la muscarine et le curare permettent de caractériser les récepteurs
cholinergiques. L’utilisation en recherche pharmacologique des drogues
utilisées par l’homme depuis des temps immémoriaux, puis
de substances synthétiques à haute affinité pour les
récepteurs se révéla ainsi un outil de choix pour
explorer le fonctionnement du cerveau. On découvrit que les drogues
agissent toutes en interférant avec un ou plusieurs des mécanismes
normaux de la transmission synaptique : libération du transmetteur,
liaison au récepteur, dégradation, recapture, etc.
En 1973, l’étude de la liaison d’opiacés marqués
à des membranes cérébrales permit à plusieurs
chercheurs (Terenius en Suède, Snyder et Simon aux USA) de mettre
en évidence des récepteurs spécifiques ce qui conduisit
à la découverte d’une nouvelle classe de neuromédiateurs,
les opioïdes endogènes. En effet, la morphine n’existant pas
chez les animaux, il devait exister des substances endogènes, des
endorphines, capable de se lier aux récepteurs des opiacés.
En 1975 Hughes et Kosterlitz identifièrent dans le cerveau de porc
les premières endorphines, deux neuropeptides endogènes qu'ils
baptisèrent enképhalines, capables de se lier aux récepteurs
des opiacés. L'année suivante, Roques montrait les analogies
de structure spatiale des morphiniques et des enképhalines expliquant
leur capacité à se lier aux mêmes récepteurs
en dépit de leur constitution chimique très différente.
Alors qu’entre 1925 et 1975 on avait identifié une dizaine de
neurotransmetteurs, uniquement des petites molécules, une cinquantaine
de neuropeptides furent découverts entre 1975 et 1984 et l’on en
connaît aujourd’hui une centaine. Le même type de méthode
permit de comprendre le mode d’action du cannabis. Un premier récepteur
des cannabinoïdes fut identifié en 1988 et un second en 1993.
En 1992, R. Mechoulam, qui le premier avait caractérisé le
THC en 1964, identifia l’anandamide, un lipide endogène qui se lie
aux récepteurs des cannabinoïdes. Quelques autres subtances
endogènes de la même famille furent découvertes ensuite.
Aujourd’hui, on connaît sans doute la plupart des neurotransmetteurs
et on a identifié pour chacun d’eux plusieurs familles de récepteurs
comportant souvent différents sous types que l’on a le plus souvent
clonés. Toutefois, si le mode d’action de la plupart des drogues
sur les neurones individuels commence à être bien connu, notamment
les interactions des drogues avec les récepteurs et avec les systèmes
enzymatiques des neurones, il n’en est pas de même du fonctionnement
des groupes de neurones et des mécanismes neurobiologiques qui pourraient
expliquer les toxicomanies. Ainsi, si toutes les drogues modifient l’activité
du système de récompense du cerveau, ensemble de circuits
neuronaux à dopamine, elles le font par des voies variées
et on ignore toujours les liens éventuels entre ces circuits et
les mécanismes de la dépendance.
EXPÉRIENCE
L'ACTION DE L'ALCOOL SUR LES MEMBRANES
CELLULAIRES
La plupart des drogues interfèrent directement
avec les systèmes de neurotransmission du cerveau et l'alcool ne
fait pas exception. Il agit notamment sur des récepteurs du GABA,
du glutamate, de la sérotonine et de l'acétylcholine. En
outre, l'alcool désorganise les membranes cellulaires car les phospholipides
qui en constituent la trame sont solubles dans l'alcool. C'est cette propriété
que nous allons explorer.
Matériel
Une carotte, alcool à brûler ou alcool absolu (en pharmacie),
trois pots de yaourt, film aluminium ou film étirable, une seringue
jetable 10 mL ou tout autre instrument pour mesurer un volume de liquide,
essuie-tout.
Comment procéder ?
Préparer des dilutions de l’alcool dans l’eau dans trois pots
de yaourts (on peut utiliser davantage de pots pour examiner davantage
de dilutions) : dans le premier pot, mettre 20 mL d’alcool et 20 mL d’eau
(dilution 1/2) ; dans le second, 10 mL d’alcool et 30 mL d’eau (dilution
1/4) ; dans le troisième, 5 mL d’alcool et 35 mL d’eau (dilution
1/8).
Éplucher la carotte et la couper en tranches d’épaisseur
égale à environ 2 à 3 mm.
Rincer brièvement les tranches sous l'eau et les essorer avec
un essui-tout.
Placer 5 tranches de même diamètre dans chaque pot de
façon à ca que le liquide les recouvre entièrement
et recouvrir de film d’aluminium ou de film étirable pour éviter
l’évaporation.
Laisser reposer quelques heures puis examiner la couleur de l’alcool.
Résultats
L’alcool présente une couleur orange due aux pigments (carotène)
contenus dans les cellules de carotte. La coloration est d’autant plus
orange que la concentration d’alcool est plus élevée.
Action de trois dilutions d'alcool (1/2, 1/4, 1/8) sur des tranches
de carottes
Que s'est-il passé ?
La membrane des cellules de carotte est d’autant plus désorganisée
que la concentration en alcool est plus élevée et la fuite
des pigments hors des cellules est d’autant plus importante qu’il y a plus
de membranes désorganisées. L'intensité de la coloration
traduit donc l'action toxique croissante sur les membranes en fonction
de la concentration.
NB Si on dispose d’un instrument de mesure (colorimètre, spectrophotomètre),
il est possible de mener une étude quantitative.

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