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| Février 2002 |
Vers la grande synthèse
: la théorie de l’évolution
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De l’Antiquité jusqu’au dix-huitième siècle,
pour
le public comme pour les naturalistes, la Terre et le monde vivant
n’avaient
pas d’histoire. En effet, la plupart des dogmes religieux, notamment
hindouiste,
juif et chrétien, désireux de dater la création du
monde, imposaient à leurs fidèles le mythe d’une
création de la planète et de ses êtres vivants
vieille
de quelques milliers d’années tout au plus.
On dispose aujourd’hui de preuves scientifiques démontrant que
la
vie a une longue histoire, de quelque 3,8 milliards d’années,
et que tous les êtres vivants dérivent d’une origine commune.
Mais cette idée a mis longtemps à s’imposer et elle est encore
combattue par les « créationnistes », intégristes
religieux qui entretiennent la confusion entre deux aspects différents
de la pensée humaine, la religion, fondée sur la croyance,
et la science fondée sur la démonstration rationnelle. Particulièrement
influents aux États-Unis, où ils ont réussi à
faire interdire l’enseignement de l’évolution dans plusieurs états,
ces combattants d’arrière garde sont heureusement beaucoup moins
influents en France.
Une première classification des êtres vivants, établie
par Carl von Linné (1707-1778), naturaliste et médecin suédois,
introduisit l’utilisation d’une nomenclature binominale latine (un nom
de genre et un nom d’espèce, par exemple Canis lupus pour
le loup) dont le principe a été conservé jusqu’à
aujourd’hui. Cette classification proposait pour la première fois
un inventaire descriptif des espèces connues exploitant leurs similitudes,
essentiellement anatomiques, pour caractériser des sous ensembles
de différents niveaux (espèce, genre, famille, etc.).
Georges Cuvier (1769-1832) fut le premier à inclure les formes
fossiles dans la classification. Alors précepteur en Normandie,
il étudiait des animaux marins négligés par Linné
comme les mollusques et les échinodermes. Ayant envoyé ses
dessins de dissections à Étienne Geoffroy Saint Hilaire (1772-1844),
ce dernier le recruta immédiatement comme professeur de zoologie.
Geoffroy Saint Hilaire, membre de l’Académie des sciences, était
lui même professeur de zoologie au Muséum d’histoire naturelle
où il créa la ménagerie. Il affirmait, alors que la
théorie
cellulaire n’avait pas encore été formulée, qu’il
existe une profonde unité de construction du monde vivant et que
tous les êtres vivants peuvent être considérés
comme des variations d’un plan unique. De son côté, Cuvier
développa les idées originales de Félix Vicq d’Azir
(1748-1794), véritable fondateur de l’anatomie comparée.
Il montra, en particulier, qu'il existe des corrélations fonctionnelles
entre les différents organes concourant à une même
fonction. Ainsi, chez un carnivore, on trouve des griffes, des dents et
une bonne vision. Il étudia systématiquement les fossiles
et devint capable d’imaginer le squelette entier à partir de l’examen
d’un seul os. Il proposa de classer le règne animal en quatre grands
groupes, Vertébrés, Articulés, Mollusques et Radiaires,
base des classifications ultérieures. Cuvier écrivit de nombreux
ouvrages et collectionna tous les honneurs successivement sous Napoléon
Ier, Louis XVIII et Louis Philippe. Il fut élu à l’Académie
des sciences en 1795 et nommé secrétaire perpétuel
en 1803. Il fut également inspecteur général de l'éducation
nationale, chancelier de l’Université, baron, grand officier de
la Légion d’honneur, pair de France et membre de l’Académie
française. Cuvier refusait toute idée d’évolution
et soutenait une théorie selon laquelle des catastrophes détruisent
périodiquement le monde vivant qui est ensuite recréé
par Dieu. Il attaqua publiquement les idées évolutionnistes
naissantes, tenta de ridiculiser les thèses de Geoffroy Saint Hilaire
et de Lamarck et devint un véritable dictateur de la biologie grâce
à ses fonctions publiques.
Dès la fin du dix-huitième siècle, le grand père
de Charles Darwin et de Francis Galton, Erasmus Darwin (1731-1802), inventeur
éclectique, poète et botaniste, avait formulé une
théorie de l’évolution en trois volumes. Sous une forme poétique
il affirmait que tous les êtres vivants descendent d’un ancêtre
commun très simple, sorte de filament vivant doué d’irritabilité.
Son livre Zoonomia ou les lois de la vie organique, publié
en 1796, fut mis à l’index par l’église catholique.
Jean Baptiste de Monet, chevalier de Lamarck (1744-1829), se destinait
d’abord à être prêtre mais à la mort de son père
il choisit d’entrer dans l’armée. Il la quitta avec le grade de
lieutenant à la suite d’un accident et devint écrivain à
gages tout en se consacrant à l’histoire naturelle. Il publia en
1778 La flore française où il introduisait l’usage
de clés dichotomiques pour identifier les plantes. Il fut nommé
professeur au muséum à cinquante ans et l’année suivante,
élu à l’Académie des sciences. Il publia de nombreux
ouvrages, notamment Histoire naturelle des animaux sans vertèbres
et Recherches sur l’organisation des êtres vivants, un ouvrage
paru en 1803 dans lequel il prétendait que des caractères
acquis peuvent devenir héréditaires. Lamarck est considéré
comme le père de l’évolutionnisme car dans sa Philosophie
zoologique parue en 1809, (année de la naissance de Charles
Darwin !) il proposait pour la première fois une théorie
d’après laquelle les différentes formes vivantes dérivent
les une des autres. Il pensait que tous les êtres vivants pouvaient
être classés sur un même arbre généalogique
allant des plus simples aux plus complexes, ce que l'on appelle aujourd'hui
arbre
phylogénétique. Il prétendait également
que les formes et les particularités des animaux s’étaient
modifiés au cours des temps en raison de l’usage ou du non usage
des organes, (les taupes sont devenues aveugles en raison de leur vie souterraine,
les girafes ont un long cou à force de manger les feuilles des arbres,
etc.).
Bien que ses idées sur l’hérédité des caractères
acquis et sur les conséquences de l’usage et du non usage d’un organe
se soient révélées erronées, on sait aujourd’hui
que tous les êtres vivants ont néanmoins une origine commune.
L’unité du vivant tant au niveau biochimique, le matériel
génétique est constitué d’ADN chez tous les êtres
vivants, qu’au niveau cellulaire, tous les êtres vivants sont constitués
de cellules, en témoigne. Il faudra cependant l’apport de la génétique
puis de la biologie moléculaire pour comprendre
les mécanismes de l’évolution. Devenu aveugle à force
d’utiliser le microscope, Lamarck abandonna
l’enseignement en 1825 et dut vendre ses collections pour survivre. Il
mourut dans la misère.
Le saut conceptuel entre le fixisme d’un Cuvier et le transformisme
d’un Lamarck s’est produit au dix neuvième siècle en même
temps que le développement de nouvelles disciplines scientifiques
comme l’anatomie comparée, l’embryologie, la paléontologie
et la géologie. À cette époque, les savants pouvaient
être aussi poètes comme on l’a vu pour Erasmus Darwin. Ainsi,
le grand poète allemand, Goethe (1749-1832), ne dédaignait
pas non plus l’activité scientifique et il eut une influence considérable,
notamment sur les idées de Geoffroy Saint Hilaire. Il fonda la morphologie
et donna leur impulsion aux premières recherches en embryologie.
À la même époque, en particulier sous l’impulsion
de Charles Lyell (1797-1875), la géologie prit son essor et montra
qu’il fallait dater les roches en millions d’années. Lyell souligna
les incohérences tant de l’interprétation biblique que de
la théorie des catastrophes de Cuvier pour expliquer l’histoire
de la Terre et fonda l’actualisme, interprétation des phénomènes
géologiques passés à la lumière des mêmes
causes (causes actuelles) qui expliquent les phénomènes géologiques
contemporains. Il publia à partir de 1830 Principes de géologie,
son cours au Collège royal de Londres, qui fit immédiatement
autorité et eut une grande influence sur Darwin. Ce dernier affirma
à propos de son propre ouvrage, L’origine des espèces
: « Il me semble que la moitié de mon livre sort du cerveau
de Lyell ». Dans ses Principes de géologie, Lyell
démontrait notamment que la Terre a une origine datée de
plusieurs centaines de millions d’années et qu’elle s’est formée
progressivement. Il montrait aussi que le déluge est un mythe mais
qu’il y a eu, en revanche, une période glaciaire.
Dès 1800, le géologue Charpentier affirmait déjà
que les Alpes suisses avaient été sculptées par des
glaciers disparus depuis longtemps. Le naturaliste suisse Louis Agassiz
(1807-1873), professeur d’histoire naturelle à Neuchâtel,
le démontra en 1846 au bout de huit années de travail sur
le terrain. Il affirma en outre que la glace avait même recouvert
toute l’Europe du Nord. Agassiz était un élève de
Cuvier dont il avait répertorié les collections de poissons
et il avait acquis lui aussi la capacité de déduire un squelette
complet de l’examen raisonné d’un seul os. Il en fit la démonstration
en public, devant un parterre de savants anglais. Il essaya d’adapter la
théorie des catastrophes de Cuvier en prétendant que chaque
nouvelle création repartait de l’état précédent
de façon à améliorer progressivement les créatures.
Il partit enseigner la géologie et la zoologie à l’université
de Cambridge aux États-Unis en 1846.
Malgré leur opposition à l’idée d’évolution,
Cuvier, Agassiz mais aussi Richard Owen (1804-1892), le « Cuvier
anglais », apportèrent, à leur corps défendant,
de l’eau au moulin de l’évolution. Owen reprit notamment les notions
fondamentales d’homologie et d’analogie établies par Geoffroy Saint
Hilaire : des organes assurant la même fonction comme les ailes des
oiseaux et celles des insectes sont analogues s’ils n’ont pas la même
origine embryonnaire tandis que des organes pouvant assurer des fonctions
différentes mais ayant la même origine embryonnaire comme
les membres antérieurs des vertébrés, qu'il s'agisse
de patte, d'aile, de bras ou de palette natatoire, sont homologues. Ces
homologies interprétées initialement comme une simple origine
embryologique commune révèlent en fait une origine commune,
donc une parenté évolutive.
Si Geoffroy Saint Hilaire et Étienne Serres (1786-1868) avaient
déjà remarqué que tous les embryons de vertébrés
passent par des stades rappelant l’organisation adulte des poissons ou
des reptiles (les embryons de mammifères présentent en particulier
des poches branchiales à un moment de leur développement),
c’est Karl von Baer (1792-1876) qui devait fonder l’embryologie comparée.
Il montra que les caractères les plus généraux, par
exemple ceux communs à l’embranchement comme la corde dorsale chez
les vertébrés, se mettent en place avant les caractères
plus spécifiques, ceux de la classe, de l’ordre, de la famille,
etc. Ernst Haeckel (1834-1919), un des plus chauds défenseurs de
la théorie de Darwin, devait en tirer ultérieurement une
« loi biogénétique fondamentale » affirmant -
à tort - que le développement embryonnaire récapitule
l’évolution.
L’idée de sélection naturelle avait été
formulée dès 1813 par trois médecins anglais, membres
de la Royal Society, Wells, Prichard et Lawrence. Les travaux des deux
premiers restèrent ignorés tandis que l’ouvrage de Lawrence,
Zoologie
et histoire naturelle de l’homme, dans lequel il affirmait que toutes
les races humaines proviennent de mutations semblables à celles
observées dans les élevages de lapins, fut déclaré
contraire aux écritures et interdit de réédition.
En 1831, l’année où Darwin entama son voyage d’études
sur le Beagle, un botaniste écossais peu connu, Patrick Matthew,
formula lui aussi une théorie de la sélection naturelle qui
anticipait celle que Darwin devait développer dans L’origine
des espèces près de trente ans plus tard. L’idée
d’évolution s’imposait ainsi peu à peu dans le public. En
1844, Vestiges de l’histoire naturelle de la création, un
livre condamné comme impie, fut un succès de librairie bien
que publié anonymement et n’apportant rien de nouveau à l’appui
de l’idée d’évolution. L’auteur était un amateur inconnu
nommé Chambers.
Charles Darwin (1809-1882) proposa la première théorie
de l’évolution vraiment documentée, reposant sur un mécanisme
explicatif, la variation et la sélection naturelle. Après
avoir navigué pendant cinq ans (1831-1836) comme naturaliste à
bord du navire d’exploration Beagle en Amérique du Sud et dans le
Pacifique, rapporté une documentation considérable et publié
ses notes de voyage, il étudia diverses espèces britanniques,
abeilles, fourmis, balanes, plantes ainsi que divers animaux domestiques,
notamment les nombreuses variétés de pigeons, qui lui permirent
de déduire certains principes de la sélection naturelle de
l’observation de la sélection artificielle. Il travailla pendant
plusieurs années à accumuler des arguments et, en 1844, il
avait déjà rédigé deux essais pour expliquer
sa théorie. En envoyant un de ces essais à son ami, le grand
botaniste Joseph Hooker (1817-1911), il écrivait : « …je
suis presque convaincu que les espèces ne sont pas (c’est comme
si j’avouais un crime) immuables. Je pense que j’ai découvert (c’est
une présomption) le moyen simple par lequel les espèces deviennent
remarquablement adaptées à des fins variées. »
Tout en accumulant les arguments montrant que les espèces ont évolué
au cours des temps géologiques, il hésitait cependant à
publier sa théorie sachant qu’elle ferait grand bruit. En 1858,
il reçut une lettre en provenance des îles Moluques adressée
par un certain Alfred Russel Wallace (1823-1913).
Ce dernier, naturaliste et collectionneur de spécimens, a donné
son nom à la « ligne de Wallace » qui sépare
les faunes insulaires malaises et pacifiques. Dans sa lettre, Wallace présentait
des idées sur la variation et la sélection naturelle identiques
à celles que Darwin avait formulées dans ses notes à
tel point qu’il put écrire à Lyell : « Si Wallace
avait eu en main mon manuscrit, écrit en 1842, il n’aurait pas pu
en donner un meilleur résumé ! ». Par souci d’équité,
il fut décidé que Lyell et Hooker présenteraient simultanément
les communications de Darwin et de Wallace devant la Société
Linnéenne de Londres. Présentées le premier juillet
1858, elles eurent un impact immédiat sur le monde scientifique
et Darwin se lança avec frénésie dans la rédaction
d’une version destinée au grand public.
Dès sa parution, le 24 novembre1859, les 1 250 exemplaires de
la première édition de The Origin of Species by Means
of Natural Selection, or The Preservation of Favoured Races in the Struggle
for Life (L’origine des espèces par la sélection naturelle
ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour
la vie) furent épuisés en une journée mais plusieurs
journaux se firent très critiques. Le problème passionnait
le public et Richard Owen alla jusqu’à écrire des articles
sous un faux nom en se réclamant du célèbre professeur
Owen pour attaquer la théorie de l’évolution ! Les thèses
de Darwin s’appuyaient non seulement sur ses multiples observations minutieuses
faites au cours de son voyage sur le Beagle (par exemple les célèbres
Pinsons des Galapagos présentant une grande variétés
d’espèces différentes peuplant des îles très
proches), mais aussi sur la faune des îles britanniques et sur les
résultats de la sélection artificielle chez les animaux domestiques.
Sa théorie, tout comme celle de Wallace, s’appuyait sur le constat
de la variabilité individuelle au sein des populations naturelles
et sur la notion de sélection naturelle des mieux adaptés
dans un milieu hostile aux ressources limitées. En outre, l’analyse
faite par T.R. Malthus (1766-1834) de la limitation des populations par
les ressources alimentaires avait fini de le convaincre de l’importance
de la lutte pour l’existence.
Dès lors, de nombreux phénomènes biologiques incompris
jusque là prenaient un nouveau sens à la lumière de
l’évolution. On put établir, par exemple, une étroite
parenté entre des organismes à première vue très
différents dont on ne comprenait pas la place dans la classification,
notamment des parasites dont la morphologie est souvent simplifiée,
en examinant leurs stades embryonnaires ou larvaires. Ainsi, tous les crustacés
présentent à un moment de leur développement une forme
larvaire appelée nauplius. De même, tous les mollusques présentent
une larve véligère. De même, l'existence d'organes
rudimentaires ou atrophiés s'éclairait si on les considérait
comme les vestiges d'organes fonctionnels chez un ancêtre.
Désormais, toutes les branches de la biologie apportèrent
des arguments à la théorie de l’évolution, les nouvelles
découvertes s’intégrant logiquement dans une conception historique
et évolutive du monde vivant : l’anatomie comparée et la
paléontologie, certes, mais aussi la biogéographie, l’éthologie,
l’embryologie, la biologie cellulaire, la biochimie…
Toutefois, la théorie de l’évolution butait encore sur
le problème de l’hérédité des caractères
et, dans L’origine des espèces comme dans ses ouvrages suivants,
Darwin ne réussit pas à résoudre ce problème.
Il semble qu’il n’ait pas eu connaissance des résultats de Grégor
Mendel (1822-1884) publiés en 1866. Ce dernier, dans sa fameuse
étude sur l’hérédité des pois, montrait que
l’hérédité dépend d’éléments
matériels transportés par les gamètes lors de la fécondation
et qui se répartissent dans la descendance en obéissant à
des lois statistiques. La redécouverte des lois de Mendel au début
du vingtième siècle conduisit à l’élaboration
de la théorie chromosomique de l’hérédité par
Thomas Hunt Morgan (1866-1945). À la suite de ses travaux sur la
mouche drosophile, aujourd’hui encore un des organismes modèles
les plus utilisés par les biologistes, il montra que les déterminants
des caractères héréditaires, les gènes, sont
portés par les chromosomes du noyau cellulaire et que chaque individu
ne reçoit que la moitié des gènes de ses parents.
Il reçut le prix Nobel en 1933. Ces résultats ouvraient aussi
la voie à une discipline nouvelle, la génétique des
populations.
Dans son ouvrage La théorie génétique de la
sélection naturelle publié en 1930, Ronald Fisher (1890-1962)
réconciliait l’évolution darwinienne et la génétique
en montrant que la sélection naturelle favorise d’autant plus le
maintien de certains allèles (les différentes formes sous
lesquelles existe un gène) dans une population qu’ils procurent
un avantage plus important. S’appuyant largement sur les mathématiques
pour rendre compte de la structure génétique des populations,
Sewall Wright (1889-1988) identifia l'effet fondateur, effet d'échantillonnage
lorsqu'une petite population se sépare d'un plus vaste ensemble,
et la dérive génétique, modification de la répartition
des allèles au cours du temps liée aux petites populations.
Ils ouvraient ainsi la voie à une théorie synthétique
de l’évolution formalisée pour la première fois par
Julian Huxley (1887-1975) dans son livre L’évolution, la synthèse
moderne. Julian Huxley était le petit-fils de Thomas Huxley
(1825-1895), l’un des principaux soutiens de Darwin. Mais c’est Theodosius
Dobzhansky (1900-1975), généticien américain d’origine
russe, qui élabora la véritable synthèse en considérant
le problème de l’évolution à la fois du point de vue
du généticien et du point de vue du systématicien,
notamment dans La génétique et l’origine des espèces
publié en 1937. Cette approche reste féconde aujourd’hui
pour la systématique phylogénétique.
George Simpson (1902-1984) apporta à la théorie synthétique
des arguments paléontologiques. Spécialiste de l’évolution
des équidés, il fut amené à distinguer microévolution,
macroévolution et mégaévolution pour rendre compte
de l’apparition et de la divergence de nouveaux groupes aux différents
niveaux de la classification (espèces, familles, classes, etc.).
Il pensait toutefois qu’un processus unique et graduel permettait d’expliquer
l’évolution à ces différents niveaux.
L’idée d’évolution n’est plus contestée aujourd’hui
chez les biologistes mais ses modalités donnent encore lieu à
controverse. Ainsi, la notion de sélection naturelle a dû
être relativisée à la suite des travaux de Motoo Kimura
(1924-1994) et de son école neutraliste montrant que certains gènes
évoluent sans donner prise à la sélection et le gradualisme
de Simpson a été remis en question par Niles Eldredge et
Stephen Jay Gould en 1972 avec leur théorie des équilibres
ponctués et la distinction des mécanismes affectant micro
et macroévolution.
Quoiqu’il en soit, l’aphorisme de Dobzhansky selon lequel « En
biologie, rien n’a de sens si ce n’est à la lumière de l’évolution
» s’appuie désormais sur des bases solides et toutes les nouvelles
connaissances apportées par la biologie moderne, notamment par la
biologie
moléculaire, confirment sa pertinence. Ainsi, le séquençage
des génomes et l’utilisation de l’informatique permettent désormais
de comparer des milliers de biomolécules et d’établir solidement
les relations de parenté sur des données moléculaires
qui confirment le plus souvent les travaux historiques. En outre, l’identification
des gènes du développement, communs à tous les grands
groupes d’êtres vivants, permet d’approcher de plus en plus précisément
les mécanismes macroévolutifs jusqu’ici inaccessibles aux
biologistes.
L’EXPÉRIENCE
La larve nauplius montre la parenté
des crustacés
L’évolution implique que tous les êtres vivants ont une
relation de parenté puisqu’ils dérivent tous d’un ancêtre
commun. Pour établir le grand arbre généalogique reliant
tous les organismes, passés et présents, il faut donc identifier
ces parentés. Historiquement, ce sont les données de l’anatomie
comparée, de l’embryologie comparée et de la paléontologie
qui ont surtout été utilisées à cet effet même
si on se tourne aujourd’hui vers l’analyse des données moléculaires
qui peuvent être aisément comparées sur ordinateur.
Revenons sur un cas historique ayant permis d’établir les liens
de parentés entre des animaux à première vue très
dissemblables.
Considérons les balanes, des animaux marins vivant fixés
sur les rochers, sur la coquille d’autres animaux, sur des bouts de bois
dérivant en mer, voire sur la peau des baleines.
Les balanes sont recouvertes de plaques rappelant la coquille de certains
mollusques.
Balanes sur une huître
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Coquilles de patelles
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Détail des balanes
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| Malgré cet élément
trompeur de ressemblance avec les patelles, les balanes ne sont pas des
mollusques mais des crustacés car elles possèdent l’organisation
générale du corps des crustacés et surtout le même
type de larve, le nauplius. Elles appartiennent à la classe des
crustacés cirripèdes comme les anatifes qui vivent également
fixées mais dont la forme du corps rappelle plutôt la moule.
Anatife
(quelques cm de long)
Plus épineux fut le cas de parasites comme la lernée ou
la sacculine. La lernée est un parasite vermiforme qui se fixe aux
branchies des poissons tandis que la sacculine est formée de filaments
envahissant le corps des crabes à la manière d’un champignon
parasite. La morphologie de ces animaux ne ressemble à celle d’aucun
autre et leur place dans la classification resta longtemps mystérieuse.
C’est seulement quand fut compris leur cycle de vie comportant un stade
larvaire nauplius que ces animaux purent être identifiés comme
des crustacés en dépit de leur morphologie si curieuse. En
outre, leurs autres stades larvaires montrent que la lernée est
un crustacé copépode tandis que la sacculine est un crustacé
cirripède, c’est à dire appartenant à la même
classe que les balanes et les anatifes.
Pour cette fois, il ne s’agit donc pas d’une expérience mais
d’une observation, celle des larves nauplius, caractéristiques des
crustacés. Pour cela, nous allons élever des artémies
(Artemia salina), petits crustacés branchiopodes vivant dans
les eaux très salées comme les marais salants. Après
éclosion des œufs, il sera possible d’observer au microscope les
larves nauplius caractéristiques de l’embranchement des crustacés
et éventuellement de suivre leurs diverses transformations jusqu'à
l'état adulte.
Matériel
Gros sel marin, un récipient large (plat hémisphérique
ou cylindrique en pyrex de diamètre environ 20 cm ou grand cristallisoir),
un compte gouttes, des œufs désydratés d’artémies
(en vente dans les magasins d’aquariophilie), de la levure de boulangerie,
microscope, lame creuse ou verre de montre.
Comment procéder ?
Dissoudre 10 à 20 g de sel marin non iodé dans un litre
d’eau du robinet disposée dans le récipient en agitant jusqu’à
dissolution complète. Laisser reposer la solution pendant quelques
jours pour éliminer le chlore présent dans l’eau de conduite.
Agiter pour oxygéner le milieu avant de disperser une pincée
d’œufs d’artémie à la surface de l’eau.
Pour nourrir les larves, mettre un peu de levure en suspension dans
quelques mL d’eau, agiter pour faire disparaître d’éventuels
grumeaux et, après éclosion, verser chaque jour quelques
gouttes de la suspension dans le récipient des artémies.
Conserver les levures au réfrigérateur dans l'intervalle.
Prélever un peu d’eau dans le récipient avec un compte
gouttes et placer une goutte dans une lame creuse ou un verre de montre.
Observer au microscope.
NB Pour récolter davantage de larves, éclairer latéralement
le récipient avec une lampe de poche : les larves qui sont attirées
par la lumière nagent vers la source lumineuse et on peut ainsi
en prélever davantage avec le compte gouttes.
Résultats
Il est possible d’observer l’éclosion de l’œuf et différents
stades larvaires, notamment la fameuse larve nauplius caractéristique
des crustacés. C’est l’identification de cette dernière qui
a permis, comme indiqué plus haut, de rattacher aux crustacés,
non seulement les balanes et les anatifes, mais aussi les lernées
et autres sacculines, formes à la morphologie dégradée
par le parasitisme, et donc d’établir l’étroite parenté
entre ces animaux d’aspect très différent.
Si on ajoute quelques oeufs tous les jours, on finit par obtenir tous
les stades simultanément dans le récipient. On peut aussi
cultiver les larves jusqu'à l'état adulte. L'observation
des artémies adultes est très intéressante et leur
élevage peu coûteux permet de mener des expériences
simples.
Les images ci-dessous ont été obtenues au microscope
avec un appareil photo numérique.
Certaines images peuvent être agrandies
en cliquant dessus.
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Oeufs (x 40 + zoom numérique)
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Éclosion de l'oeuf (x 100)
Noter l'oeil nauplien pigmenté.
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Embryon (x 100)
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Larves nauplius (x 40)
Noter les trois paires
d'appendices et l'oeil nauplien
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Larve nauplius (x 100)
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Noter le tube digestif
(visible par transparence).
Formation de métamères en
arrière chez le metanauplius
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Larve metanauplius (x 100)
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